Cancer du sein et travail de nuit : la justice reconnait les risques pour les infirmières
7 mars 2026
Soigner la nuit est indispensable. Mais le système de santé protège-t-il vraiment celles qui assurent cette permanence des soins ? La justice reconnaît enfin un lien entre cancer du sein et travail de nuit chez une infirmière. Une décision qui interroge toute l’organisation hospitalière. Combien de nuits faut-il travailler pour que le risque devienne visible ? Pendant des années, la question est restée dans l’ombre des services hospitaliers. Une décision de justice rendue en mars 2026 vient pourtant bouleverser ce silence. Le tribunal administratif de Marseille a reconnu l’existence d’un « lien direct » entre le cancer du sein d’une infirmière et ses conditions de travail de nuit, après près de vingt-cinq ans d’activité nocturne à l’hôpital.
Au-delà du cas individuel, cette décision pose une question de santé publique majeure : le travail de nuit, pilier de la continuité des soins, expose-t-il les soignants à des risques encore insuffisamment reconnus ?
Une décision judiciaire rare mais symbolique
L’infirmière concernée travaillait depuis de nombreuses années dans un établissement hospitalier de la région marseillaise. Son activité nocturne était particulièrement importante : environ 140 nuits de travail par an pendant près d’un quart de siècle.
Après la survenue d’un cancer du sein, elle a engagé une procédure pour faire reconnaître l’imputabilité de sa maladie au service. Le tribunal administratif a estimé que le rythme et la durée du travail nocturne avaient contribué au développement de la maladie, établissant ainsi un « lien direct » entre l’activité professionnelle et la pathologie.
https://www.franceinfo.fr/faits-divers/justice-proces/la-justice-reconnait-un-lien-direct-entre-le-cancer-du-sein-d-une-infirmiere-et-son-travail-de-nuit_7847498.html
Cette reconnaissance reste rare en France. En 2023, dans un précédent jugement, une ancienne infirmière de l’hôpital de Sarreguemines (Moselle) avait pu obtenir la reconnaissance de son cancer du sein en maladie professionnelle.
https://france3-regions.franceinfo.fr/grand-est/moselle/un-cancer-du-sein-reconnu-comme-maladie-professionnelle-dans-son-cas-le-travail-de-nuit-constitue-le-principal-facteur-de-risque-2740674.html
En droit de la fonction publique hospitalière, une maladie peut être reconnue imputable au service lorsqu’elle présente un lien direct avec les conditions de travail, sauf circonstances particulières. La portée de cette décision dépasse donc le cas individuel : elle ouvre une brèche dans la reconnaissance des pathologies liées aux contraintes organisationnelles du soin.
Ce que dit la science sur le travail de nuit
Depuis plus de vingt ans, la recherche explore les effets biologiques du travail nocturne. Plusieurs mécanismes sont aujourd’hui étudiés.
Le premier concerne la désynchronisation du rythme circadien. L’exposition à la lumière la nuit perturbe la production de mélatonine, hormone impliquée dans la régulation du sommeil mais aussi dans des mécanismes de protection contre certains cancers.
En 2019, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classé le travail de nuit comme “probablement cancérogène pour l’être humain” (groupe 2A), en raison de données expérimentales solides et d’indices épidémiologiques concernant notamment le cancer du sein.
Plusieurs études menées auprès de soignantes montrent également une augmentation du risque après de longues années de travail en horaires décalés. Dans certaines cohortes d’infirmières, le risque de cancer du sein était significativement plus élevé après vingt ans de travail en rotation incluant des nuits.
Un point fait consensus : une exposition prolongée et intensive au travail de nuit constitue un facteur de risque plausible, en particulier dans les professions très exposées comme les soins hospitaliers.
Le paradoxe hospitalier
Les hôpitaux reposent structurellement sur le travail de nuit, car les soins ne s’arrêtent jamais. Pour la profession infirmière, cela signifie souvent des années entières de carrière en horaires nocturnes ou alternants. Dans certains services, les cycles peuvent dépasser une centaine de nuits par an, avec un impact durable sur la santé, la vie sociale et les rythmes biologiques.
Or, paradoxalement, la pénibilité du travail de nuit reste peu reconnue dans l’organisation du système de santé. Les dispositifs de prévention sont encore limités : suivi spécifique, aménagement de carrière, réduction progressive de l’exposition ou reconnaissance en maladie professionnelle restent rares.
La décision judiciaire récente rappelle une réalité simple : les contraintes organisationnelles du système de soins ont des conséquences biologiques réelles.
Une question de santé au travail pour les soignants
La reconnaissance du lien entre cancer et travail de nuit interroge directement la politique de santé au travail dans les établissements. Plusieurs pistes sont régulièrement évoquées dans la littérature scientifique et les recommandations internationales :
– limiter la durée cumulative d’exposition au travail nocturne ;
– éviter les séries longues de nuits consécutives ;
– favoriser les rotations rapides plutôt que prolongées ;
– renforcer la surveillance médicale spécifique des soignantes exposées ;
– permettre des transitions de carrière vers des postes de jour.
Ces mesures sont déjà discutées dans plusieurs pays confrontés à la pénibilité hospitalière. Car la question dépasse largement le seul cancer du sein. Les recherches associent également le travail de nuit à des troubles cardiovasculaires, métaboliques, du sommeil et de la santé mentale.
Une reconnaissance qui interpelle les politiques de santé
Cette décision de justice agit comme un révélateur. Elle rappelle que la sécurité des patients dépend aussi de la santé des soignants. Or les organisations hospitalières continuent souvent de fonctionner avec des équipes épuisées, exposées à des rythmes biologiques contraints pendant des années.
La continuité des soins est indispensable. Mais elle ne peut reposer sur une invisibilisation des risques professionnels. À l’heure où les systèmes de santé peinent à fidéliser leurs équipes, la reconnaissance des effets du travail de nuit devient un enjeu majeur. Non seulement pour protéger les soignants, mais aussi pour préserver la capacité du système de santé à attirer et retenir celles et ceux qui assurent la permanence des soins.
Ce que cette affaire change
Le jugement du tribunal administratif de Marseille ne transforme pas immédiatement le droit du travail hospitalier. Mais il marque une évolution importante : la reconnaissance d’un lien entre organisation du travail et pathologie grave.
Pour la profession infirmière, il ouvre un débat nécessaire : comment concilier continuité des soins et protection durable des soignants ? La réponse ne relève pas seulement du droit. Elle concerne l’organisation même du système de santé.
Reconnaître ces risques n’est pas une remise en cause de la continuité des soins. C’est une condition essentielle pour protéger celles et ceux qui la rendent possible. Car un système de santé durable ne peut pas reposer sur l’usure silencieuse de celles et ceux qui exercent la nuit.