271 maternités fermées, une mortalité infantile en hausse
16 juin 2026
Combien de kilomètres une femme doit-elle parcourir pour accoucher en sécurité ? La question peut sembler provocatrice. Elle est pourtant devenue une réalité pour des centaines de milliers de Françaises. En 2000, la France comptait 721 maternités. En 2024, il n’en reste plus que 450. En vingt-quatre ans, 271 maternités ont disparu (dont 81 établissements depuis 2017).
Dans le même temps, la mortalité infantile augmente. Après des décennies de progrès, la France est passée de 3,6 décès avant l’âge d’un an pour 1 000 naissances en 2021 à plus de 4 décès pour 1 000 naissances aujourd’hui. Notre pays figure désormais parmi les moins bien classés d’Europe occidentale.
Ces deux phénomènes sont-ils liés ?
Une concentration continue des naissances
Depuis plusieurs décennies, les pouvoirs publics ont engagé un mouvement de regroupement des maternités. L’objectif affiché était de renforcer la sécurité en concentrant les compétences, les plateaux techniques et les équipes spécialisées dans des structures réalisant davantage d’accouchements.
L’argument n’est pas absurde. Une maternité qui dispose en permanence d’obstétriciens, d’anesthésistes-réanimateurs, de pédiatres et d’équipes spécialisées de néonatologie est mieux armée pour faire face aux complications les plus graves. Personne ne souhaite revenir à une époque où la sécurité des naissances dépendait davantage de la géographie que de la qualité des soins.
Mais la sécurité ne se résume pas à la technicité. Elle repose aussi sur l’accessibilité. Car une maternité parfaitement équipée ne peut répondre aux besoins d’une femme qui met une heure à l’atteindre lorsqu’une urgence survient.
Aujourd’hui, 900.000 femmes en âge de procréer vivent à plus de trente minutes d’une maternité. Cette proportion continue d’augmenter dans certains territoires ruraux, montagneux ou ultramarins.
Pour les décideurs, il s’agit d’une donnée statistique. Pour les familles concernées, il s’agit d’une réalité quotidienne.
La mortalité infantile : un signal d’alarme
La hausse de la mortalité infantile constitue l’un des sujets les plus préoccupants de ces dernières années. Chaque décès d’un nourrisson est un drame humain. Collectivement, il constitue également un indicateur de santé publique majeur.
Faut-il pour autant affirmer que les fermetures de maternités sont directement responsables de cette dégradation ? Les spécialistes décrivent un phénomène multifactoriel.
L’augmentation des grossesses à risque, la précarité sociale, les inégalités territoriales, la saturation de certains services de néonatologie, les difficultés d’accès aux soins, l’affaiblissement progressif de la protection maternelle et infantile, ainsi que les pénuries de soignants spécialisés contribuent probablement à cette évolution.
En revanche, une chose est certaine : les difficultés observées dans la périnatalité ne peuvent être analysées indépendamment des moyens qui lui sont consacrés.
Lorsqu’un système de santé peine à recruter des sages-femmes, des infirmières puéricultrices, des infirmières anesthésistes, des infirmières généralistes, des pédiatres ou des obstétriciens, c’est l’ensemble de la chaîne de prise en charge qui se fragilise.
Derrière les bâtiments, il y a les équipes
Le débat sur les maternités est souvent présenté comme une question de carte hospitalière. C’est une erreur. Le véritable sujet est celui des ressources humaines.
Une maternité ne ferme généralement pas parce que son bâtiment est vétuste. Elle ferme parce qu’il devient impossible de maintenir durablement les effectifs nécessaires à son fonctionnement.
Partout en France, les établissements peinent à recruter. Les départs se multiplient. L’épuisement professionnel progresse. Les difficultés d’attractivité touchent l’ensemble des métiers de la périnatalité, peu payés et en sous-effectif.
Fermer une maternité permet parfois de concentrer les équipes existantes. Mais cela ne crée aucun soignant supplémentaire. Les naissances continuent d’avoir lieu. Les besoins demeurent. Les équipes restantes doivent absorber une activité plus importante.
La concentration des structures ne constitue donc pas une politique de ressources humaines. Elle constitue souvent une réponse à une pénurie déjà installée.
La naissance n’est pas seulement un acte technique
Les indicateurs hospitaliers mesurent le nombre d’accouchements, les complications, les transferts ou les durées de séjour. Ils sont indispensables. Mais ils ne disent pas tout.
Une naissance n’est pas uniquement un événement médical. C’est aussi un moment fondateur pour une famille. Les femmes ont besoin d’écoute, d’information, d’accompagnement, de soutien psychologique, d’éducation à la santé et de continuité dans leur parcours.
Cette dimension relationnelle repose largement sur les soignants de proximité. Elle exige du temps. Elle exige des effectifs suffisants. Elle exige une organisation qui ne soit pas exclusivement guidée par des impératifs de productivité.
La qualité des soins ne se mesure pas uniquement à l’absence de complication. Elle se mesure également à la qualité de l’accompagnement proposé aux parents et à l’enfant.
Un révélateur de notre système de santé
La situation des maternités révèle en réalité une question plus large. Quelle place accordons-nous à la prévention et aux premiers jours de vie ?
Depuis plusieurs années, les rapports se succèdent pour rappeler l’importance des 1 000 premiers jours.
Les connaissances scientifiques sur le développement de l’enfant n’ont jamais été aussi solides.
Nous savons que la santé future se construit dès la grossesse.
Nous savons que l’accompagnement précoce des familles réduit les inégalités.
Nous savons que la prévention est plus efficace et moins coûteuse que la réparation.
Pourtant, les structures de proximité continuent de s’affaiblir. La PMI manque de moyens. Les services sont sous tension. Les équipes peinent à assurer toutes leurs missions.
Cette contradiction mérite d’être interrogée.
Sortir des oppositions simplistes
Le débat public oppose souvent deux visions irréconciliables :
– D’un côté, les défenseurs de la concentration au nom de la sécurité.
– De l’autre, les défenseurs de la proximité au nom de l’égalité territoriale.
La réalité est plus complexe. La sécurité et la proximité ne devraient jamais être opposées. L’une ne peut durablement exister sans l’autre.
La véritable question est de savoir comment garantir à chaque femme un accès rapide à des soins de qualité, assurés par des équipes suffisamment nombreuses et correctement formées.
Les données ne démontrent pas à elles seules un lien de causalité. Mais elles dessinent les contours d’un même défi : celui d’une politique périnatale qui peine à maintenir l’équilibre entre excellence technique, proximité territoriale et moyens humains.
Or lorsqu’il s’agit de la naissance, investir dans les équipes, dans l’accompagnement des familles et dans l’accès aux soins n’est pas une dépense. C’est probablement l’un des investissements les plus stratégiques qu’une société puisse faire pour son avenir.