Arrêts maladie à l’hôpital public : contrôle, droit et responsabilité collective
14 février 2026
L’absentéisme hospitalier ne se résume pas à une ligne budgétaire. Derrière chaque arrêt maladie, il y a un soignant épuisé, un service désorganisé, des patients qui attendent. Mais il y a aussi une responsabilité de gestion. Depuis le décret du 28 juin 2025, les modalités de contrôle des arrêts maladie dans la fonction publique hospitalière ont été précisées et harmonisées. L’enjeu est double : garantir la légitimité des arrêts prescrits et préserver l’équilibre des équipes.
1. Le cadre juridique : le décret du 28 juin 2025
Le décret du 28 juin 2025 renforce les possibilités de contrôle des congés pour raison de santé des agents publics hospitaliers.
Il prévoit notamment :
– La possibilité pour l’employeur public de diligenter un contrôle médical à domicile.
– Le recours à un médecin agréé ou mandaté.
– L’obligation pour l’agent de se soumettre au contrôle sous peine de suspension du versement du traitement.
– Une clarification des conséquences en cas d’absence injustifiée lors du contrôle.
Ce texte s’inscrit dans la continuité des règles de la fonction publique (articles relatifs aux congés maladie ordinaires, longue maladie, longue durée) mais en précise l’effectivité. Il vise explicitement à sécuriser juridiquement les démarches de l’administration hospitalière.
Le principe est clair : l’arrêt prescrit par un médecin s’impose à l’employeur. Mais il peut être vérifié.
2. La note de l’AP-HP : organisation concrète du contrôle
La note interne de l’AP-HP relative aux modalités de contrôle des arrêts maladie encadre les pratiques locales et précise :
– Les conditions de déclenchement d’un contrôle (arrêts répétés, signalements hiérarchiques, incohérences administratives).
– Le rôle de la direction des ressources humaines.
– Les modalités de saisine d’un organisme de contrôle.
– Le respect du secret médical.
– Les suites administratives en cas d’avis défavorable.
Le contrôle porte exclusivement sur la justification médicale de l’arrêt, jamais sur le diagnostic. L’employeur ne peut connaître que l’aptitude ou non à reprendre le travail.
En cas d’avis concluant à l’absence de justification médicale, l’agent peut voir son traitement suspendu. Il dispose toutefois de voies de recours, notamment devant le comité médical ou le conseil médical selon la situation statutaire.
3. Un équilibre délicat : confiance et responsabilité
Dans un contexte où l’absentéisme hospitalier dépasse souvent 8 à 10 % selon les données de la DREES, la question du contrôle est sensible.
Trois principes doivent guider son application :
1️⃣ La proportionnalité
Le contrôle ne peut devenir un outil de pression managériale. Il doit rester exceptionnel et motivé.
2️⃣ La protection des agents réellement malades
Les soignants hospitaliers présentent des taux élevés de troubles musculosquelettiques, d’épuisement professionnel et d’exposition aux risques psychosociaux (HAS, ANACT). Le contrôle ne doit pas fragiliser davantage des équipes déjà sous tension.
3️⃣ La responsabilité collective
Les arrêts répétés dans un service interrogent parfois l’organisation du travail, les effectifs, la charge en soins. Contrôler ne dispense pas de prévenir.
4. Les implications pour les directions hospitalières
La sécurisation juridique apportée par le décret du 28 juin 2025 protège les établissements contre les contentieux liés aux suspensions de traitement.
Mais elle impose :
– Une traçabilité rigoureuse.
– Une motivation écrite des décisions.
– Une articulation avec la médecine du travail.
– Une vigilance éthique.
Un contrôle mal conduit peut être requalifié en harcèlement ou en discrimination.
5. Traiter la cause, pas que les arrêts ?
Le véritable levier de réduction de l’absentéisme hospitalier ne réside pas dans le contrôle.
Il passe par :
– Des ratios soignants-patients adaptés.
– Une prévention des risques professionnels structurée.
– Une politique de fidélisation.
– Une reconnaissance réelle de la profession infirmière.
On ne tombe pas malade par hasard. Quand des services fonctionnent en sous-effectif chronique, quand les lits ferment sans ajustement des flux, quand les soignants enchaînent les heures supplémentaires, le corps et le psychisme finissent par céder. L’arrêt maladie devient parfois l’ultime protection.
Contrôler sans interroger l’organisation serait une erreur stratégique et éthique. Le contrôle est un outil légitime pour prévenir les abus. Mais il ne peut pas devenir une réponse automatique à une souffrance systémique. Sinon, on traite l’effet et l’on ignore la cause.
Si un service concentre les absences, il faut analyser la charge en soins, les ratios, le management, la conflictualité d’équipe, la qualité du soutien institutionnel. Il faut investir dans la prévention primaire : ergonomie, effectifs adaptés, temps de récupération, accompagnement psychologique, valorisation des parcours.
Réduire l’absentéisme durablement, c’est d’abord réduire la pénibilité.
À l’hôpital public, la confiance reste le socle. La régulation, une nécessité. L’enjeu est de ne pas opposer les deux.