Prévention et parcours : la profession infirmière au cœur du premier recours
26 février 2026
Face aux maladies chroniques, la prévention devient clinique. Décret infirmier 2025 et PLFSS 2026 renforcent le rôle des infirmiers dans le suivi, la coordination et le premier recours.
La prévention est aujourd’hui au cœur des discours publics. Pourtant, elle reste encore marginale dans l’organisation réelle du système de santé. Les textes publiés fin 2025 changent progressivement cette équation. Le décret du 24 décembre 2025 relatif aux activités et compétences de la profession infirmière et les orientations issues du PLFSS 2026 dessinent une inflexion structurelle : la prévention devient un objet clinique, organisé et suivi, et non plus seulement une politique incitative.
Prévenir ne relève plus uniquement de campagnes ou de dispositifs ponctuels. La prévention devient une démarche clinique continue, au cœur du premier recours. La profession infirmière apparaît comme un acteur clé, par la nature même de son exercice : proximité, suivi, coordination et relation de confiance.
La prévention devient une pratique clinique structurée
Le décret infirmier du 24 décembre 2025 marque un tournant majeur pour la profession infirmière. En reconnaissant la consultation infirmière, fondée sur une évaluation clinique globale et une réévaluation, il ancre la prévention dans une logique de raisonnement et de suivi.
La prévention ne repose plus uniquement sur des messages ou des campagnes populationnelles. Elle s’inscrit désormais dans une démarche clinique individualisée, intégrée au plan de soins et articulée à la coordination du parcours.
Concrètement, l’action infirmière débute par l’identification des facteurs de risque. Antécédents, conditions de vie, environnement, littératie en santé, fragilité sociale ou psychique : l’approche est globale. Elle permet de repérer précocement des situations à risque, bien avant la décompensation ou l’hospitalisation.
Cette évaluation débouche sur un plan de soins intégrant éducation, suivi, coordination et orientation. La prévention devient ainsi un processus structuré, traçable et réévaluable. Elle s’inscrit dans le temps long, ce qui constitue l’un de ses principaux leviers d’efficacité.
L’évaluation clinique infirmière permet de repérer précocement les facteurs de risque cardio-métaboliques, respiratoires, nutritionnels ou psychosociaux. Elle offre un cadre pour formaliser un diagnostic infirmier, définir des objectifs et réévaluer la situation. Cette approche change la temporalité du système : la prévention devient continue. Elle s’inscrit dans la durée, au plus près de la vie quotidienne, et non plus uniquement lors d’épisodes de soins.
L’« aller-vers » : une stratégie de santé publique incarnée
La prévention des maladies chroniques se joue majoritairement là où vivent les personnes. Le domicile, l’école, le lieu de travail ou l’EHPAD sont les espaces où se construisent les comportements de santé et où se révèlent les fragilités.
Dans ces espaces, les infirmières constituent un maillage essentiel. Les infirmières libérales, les équipes de PMI, de santé scolaire ou de santé au travail sont souvent les premières à observer une perte d’autonomie, une rupture de traitement, un isolement ou un épuisement des aidants. Ce maillage réduit les angles morts du système, en particulier pour les personnes isolées ou précaires.
Cette proximité permet d’agir avant la crise : ajustement des traitements, soutien à l’observance, repérage des troubles cognitifs ou nutritionnels, prévention des chutes, accompagnement des aidants. L’« aller-vers » n’est pas seulement une démarche sociale. C’est une stratégie clinique de prévention des complications et des hospitalisations évitables.
Éducation à la santé et favoriser l’autonomie : cœur de l’action infirmière
La prévention efficace repose sur la capacité des personnes à comprendre et à agir sur leur santé. L’éducation à la santé et l’éducation thérapeutique sont donc centrales.
L’action infirmière s’inscrit dans cette démarche de coconstruction qui vise à renforcer le pouvoir d’agir, à renforcer les compétences des personnes, à soutenir leur autonomie décisionnelle et à adapter les messages aux réalités de vie. Cette approche relationnelle, fondée sur la confiance et la répétition, favorise l’adhésion et la modification durable des comportements.
Elle contribue également à réduire les inégalités de santé, en rendant accessibles des informations et des compétences souvent réservées aux publics les plus favorisés.
Coordination et continuité : prévenir les ruptures de parcours
La prévention des complications repose sur la continuité. Les ruptures de parcours (absence de suivi, défaut d’orientation, fragmentation des acteurs) constituent l’un des principaux facteurs de perte de chance. Par leur présence dans la durée, les infirmières assurent une fonction de coordination essentielle : transmission d’informations, articulation avec les médecins, pharmaciens et acteurs médico-sociaux, suivi des alertes et accompagnement dans les transitions (retour à domicile, sortie d’hospitalisation).
Cette coordination contribue à sécuriser les parcours et à prévenir les décompensations, notamment chez les personnes âgées et les patients polypathologiques. Les maladies chroniques représentent la principale charge pour le système de santé. Leur prévention repose sur l’identification précoce des facteurs de risque et sur l’accompagnement dans la durée.
L’action infirmière s’exerce à plusieurs niveaux : dépistage opportuniste, suivi des paramètres cliniques, soutien à l’activité physique et à l’alimentation, repérage de la fragilité psychosociale, accompagnement des transitions thérapeutiques et prévention de la iatrogénie. Ces interventions, souvent invisibles, constituent pourtant un levier majeur pour retarder l’entrée dans la chronicité ou éviter l’aggravation.
La prévention infirmière est souvent discrète. Elle se traduit par une consultation qui change une trajectoire, un repérage qui évite une hospitalisation, un accompagnement qui renforce l’autonomie. Pourtant, cette action invisible est au cœur de la soutenabilité du système. Elle réduit les complications, limite les coûts évitables et améliore la qualité de vie des personnes.
La mutation engagée par les textes récents offre une occasion de rendre cette contribution plus visible, plus reconnue et mieux organisée.
Les moyens : une ambition affichée, une mise en œuvre incertaine
Le PLFSS 2026 introduit plusieurs leviers favorables à la prévention. Les parcours intégrant activité physique ou accompagnement nutritionnel, ainsi que la création du réseau France Santé, traduisent une volonté de renforcer l’amont du soin.
Les nouvelles mutations du système de santé et leur impact sur la prévention, s’inscrivent dans une logique internationale bien établie. L’OMS souligne le poids des maladies non transmissibles et la part élevée de décès évitables. L’OCDE rappelle que les interventions de prévention figurent parmi les plus coût-efficaces. En France, les analyses de la DREES montrent cependant que les dépenses consacrées à la prévention restent limitées et sensibles aux arbitrages budgétaires.
Ce décalage entre ambition et moyens constitue la principale fragilité des réformes.
Le temps soignant est la condition première de la prévention. Car la prévention nécessite du temps relationnel : écouter, comprendre, accompagner, ajuster. Sans organisation du travail adaptée et sans effectifs suffisants, elle risque de devenir une injonction supplémentaire pour des équipes déjà sous tension.
Second enjeu, pour les citoyens, la prévention doit être visible et accessible. Réseau France Santé, CPTS, actions territoriales, programmes nationaux : la multiplication des dispositifs peut générer de la dispersion. Or la prévention requiert simplicité et continuité. La cohérence des dispositifs est un enjeu de lisibilité.
Transformer une opportunité en changement réel
Les mutations engagées ouvrent une fenêtre d’opportunité. Elles peuvent repositionner la prévention comme pilier du système. Trois conditions apparaissent décisives :
– Une gouvernance territoriale garante de l’équité. La territorialisation peut favoriser l’adaptation aux besoins locaux. Elle doit toutefois s’appuyer sur des repères nationaux pour éviter des inégalités d’accès à la prévention.
– Une prévention intégrée au premier recours. Les structures de proximité et le réseau France Santé peuvent devenir des plateformes de prévention si elles s’appuient sur les acteurs existants et définissent des objectifs partagés.
– Un rôle pivot de la profession infirmière dans le suivi. La prévention des maladies chroniques repose sur le suivi, la coordination et l’éducation. La consultation infirmière, reconnue par le décret de décembre 2025, offre une base solide pour structurer ce rôle. Elle peut contribuer à réduire les pertes de chance, prévenir les décompensations et limiter les hospitalisations évitables.
Les expériences internationales convergent : les systèmes qui investissent dans les soins primaires et le suivi infirmier améliorent à la fois les résultats de santé et la soutenabilité financière. Les textes récents esquissent une transformation profonde : reconnaissance de la clinique infirmière, renforcement du premier recours, territorialisation et volonté de financer davantage l’amont du soin. Ils dessinent un système où la prévention pourrait devenir la norme.
Mais une réforme ne transforme pas la réalité par décret. Sans moyens humains, sans organisation du temps de soin et sans reconnaissance du rôle relationnel, la prévention restera un horizon.
À l’inverse, si ces conditions sont réunies, elle peut devenir l’un des leviers majeurs pour répondre à la montée des maladies chroniques, réduire les inégalités et redonner du sens au soin.
La question n’est donc plus de savoir si la prévention est utile. Elle est de décider si le système de santé accepte enfin de se structurer autour d’elle.