Réforme infirmière : ce que changent les nouveaux arrêtés sur les actes, les soins, la consultation et la prescription infirmière

Réforme infirmière : ce que changent les nouveaux arrêtés sur les actes, les soins, la consultation et la prescription infirmière

27 juin 2026

Un an après la "loi infir­mière" du 27 juin 2025, la publi­ca­tion des deux arrê­tés du 26 juin 2026 marque une étape his­to­ri­que pour notre pro­fes­sion. L’un défi­nit les actes et soins pou­vant être réa­li­sés par les infir­miers diplô­més d’État. L’autre fixe la liste des pro­duits de santé, dis­po­si­tifs médi­caux et exa­mens com­plé­men­tai­res qu’ils peu­vent désor­mais pres­crire.

Ces textes ne cons­ti­tuent pas une révo­lu­tion surgie de nulle part. Ils tra­dui­sent enfin dans la régle­men­ta­tion une réa­lité cli­ni­que connue depuis long­temps : les infir­miè­res obser­vent, évaluent, déci­dent, orien­tent, pré­vien­nent, coor­don­nent et assu­rent un suivi quo­ti­dien des patients. La régle­men­ta­tion rat­trape pro­gres­si­ve­ment les pra­ti­ques.

Ces deux arrê­tés ne répon­dent cepen­dant pas à toutes les atten­tes. Ils ouvrent un nou­veau cha­pi­tre. Beaucoup reste à cons­truire pour que les patients béné­fi­cient plei­ne­ment de cette réforme.

Premier arrêté : une véritable reconnaissance de l’autonomie clinique infirmière

Le pre­mier texte est pro­ba­ble­ment le plus struc­tu­rant. Pour la pre­mière fois, la consul­ta­tion infir­mière est expli­ci­te­ment ins­crite dans les textes régle­men­tai­res comme une moda­lité auto­nome d’exer­cice, pou­vant être réa­li­sée en établissement de santé, en établissement médico-social, au domi­cile, en cabi­net libé­ral ou dans toute struc­ture auto­ri­sée.
https://www.legi­france.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000054321952

Cette évolution dépasse lar­ge­ment une simple ques­tion de voca­bu­laire.

Elle reconnaît offi­ciel­le­ment que l’infir­mier ne réa­lise pas uni­que­ment des actes tech­ni­ques pres­crits. Il conduit un rai­son­ne­ment cli­ni­que com­plet fondé sur l’obser­va­tion, l’examen cli­ni­que, l’iden­ti­fi­ca­tion des besoins, l’élaboration d’un diag­nos­tic infir­mier, la mise en œuvre d’un projet de soins, l’éducation du patient, la pré­ven­tion et l’orien­ta­tion lors­que cela est néces­saire.

Le texte consa­cre également des com­pé­ten­ces qui étaient par­fois insuf­fi­sam­ment reconnues :
 l’examen cli­ni­que infir­mier ;
 les entre­tiens infir­miers ;
 l’évaluation de la dou­leur, de la fra­gi­lité, de l’auto­no­mie, de la nutri­tion ou de l’obser­vance ;
 le repé­rage des modi­fi­ca­tions de l’état de santé ;
 le triage infir­mier ;
 l’orien­ta­tion des patients ;
 la rédac­tion de notes cli­ni­ques ;
 la coor­di­na­tion avec les autres pro­fes­sion­nels.

Autrement dit, le rai­son­ne­ment cli­ni­que infir­mier devient désor­mais plei­ne­ment visi­ble dans la régle­men­ta­tion.

Ce que cela va changer pour les patients

Concrètement, cette évolution per­met­tra de flui­di­fier de nom­breu­ses prises en charge. Dans de nom­breu­ses situa­tions, le patient pourra béné­fi­cier d’une évaluation infir­mière com­plète sans atten­dre sys­té­ma­ti­que­ment une consul­ta­tion médi­cale préa­la­ble.

Le temps consa­cré à l’ana­lyse cli­ni­que, à l’éducation thé­ra­peu­ti­que, à la pré­ven­tion, à l’accom­pa­gne­ment des mala­dies chro­ni­ques ou au suivi des per­son­nes âgées trouve enfin une reconnais­sance régle­men­taire.

Cette évolution est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante dans un contexte où les délais d’accès aux méde­cins s’allon­gent, où les mala­dies chro­ni­ques pro­gres­sent et où le vieillis­se­ment de la popu­la­tion néces­site un suivi de proxi­mité.

L’arrêté reconnaît également davan­tage le rôle infir­mier dans la coor­di­na­tion du par­cours de santé, dimen­sion essen­tielle pour éviter les rup­tu­res de prise en charge.

Une avancée majeure pour les plaies...

Autre évolution impor­tante : le texte reconnaît un véri­ta­ble champ d’exper­tise infir­mière dans la prise en charge des plaies.

L’infir­mier peut désor­mais régle­men­tai­re­ment carac­té­ri­ser une plaie, ana­ly­ser les fac­teurs de retard de cica­tri­sa­tion, réa­li­ser une déter­sion méca­ni­que, suivre l’évolution pho­to­gra­phi­que, renou­ve­ler les pan­se­ments, mesu­rer l’index de pres­sion sys­to­li­que ou assu­rer la com­pres­sion vei­neuse dans les limi­tes pré­vues par le texte.

Cette reconnais­sance cor­res­pond enfin à l’exper­tise acquise depuis de nom­breu­ses années sur le ter­rain.

Le texte fixe cepen­dant des limi­tes pré­ci­ses pour les situa­tions com­plexes, notam­ment le pied dia­bé­ti­que, cer­tai­nes plaies pos­to­pé­ra­toi­res, les plaies onco­lo­gi­ques ou les situa­tions néces­si­tant une exper­tise spé­cia­li­sée. Ces exclu­sions répon­dent à un objec­tif de sécu­rité des patients.

Ce qu’il manque encore

Cette reconnais­sance régle­men­taire devra main­te­nant être suivie d’effets.

La consul­ta­tion infir­mière devra béné­fi­cier d’une rému­né­ra­tion adap­tée afin de per­met­tre son déve­lop­pe­ment en ville comme en établissement.

Les outils numé­ri­ques devront évoluer pour faci­li­ter la tra­ça­bi­lité, l’échange d’infor­ma­tions et l’inté­gra­tion des comp­tes rendus infir­miers dans le par­cours de soins.

Enfin, l’accès direct aux com­pé­ten­ces infir­miè­res devra être réel­le­ment orga­nisé dans les ter­ri­toi­res, afin que les patients puis­sent béné­fi­cier rapi­de­ment de cette nou­velle offre de soins.

Sans cette orga­ni­sa­tion, une partie des béné­fi­ces de la réforme risque de rester théo­ri­que.

Deuxième arrêté : la prescription infirmière devient une réalité quotidienne

Le second arrêté cons­ti­tue pro­ba­ble­ment l’évolution la plus visi­ble pour les patients. Pour la pre­mière fois, les infir­miers dis­po­sent d’un véri­ta­ble champ de pres­crip­tion auto­nome concer­nant de nom­breux dis­po­si­tifs médi­caux, pro­duits de santé et exa­mens com­plé­men­tai­res.
https://www.legi­france.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000054321926

L’objec­tif est simple : éviter les rup­tu­res inu­ti­les du par­cours de soins. Combien de patients devaient jusqu’à pré­sent consul­ter uni­que­ment pour obte­nir le renou­vel­le­ment d’un pan­se­ment, un dis­po­si­tif médi­cal, un bilan bio­lo­gi­que ou un pro­duit indis­pen­sa­ble à la conti­nuité des soins ?

Ces situa­tions géné­raient des délais, des dépla­ce­ments par­fois inu­ti­les et une perte de temps pour tous les pro­fes­sion­nels. Le nouvel arrêté apporte des répon­ses concrè­tes.

Des prescriptions qui faciliteront le quotidien

Les infir­miers pour­ront notam­ment pres­crire ou renou­ve­ler de nom­breux pan­se­ments, dis­po­si­tifs médi­caux, sub­sti­tuts nico­ti­ni­ques, contra­cep­tifs d’urgence, pré­ser­va­tifs, exa­mens bio­lo­gi­ques, tests de dépis­tage des infec­tions sexuel­le­ment trans­mis­si­bles, exa­mens de suivi du dia­bète ou encore cer­tains antal­gi­ques de palier I.

Le texte reconnaît également la pos­si­bi­lité de pres­crire plu­sieurs exa­mens bio­lo­gi­ques et bac­té­rio­lo­gi­ques stan­dards à partir de l’évaluation cli­ni­que infir­mière :
 renou­vel­le­ment une fois du dosage de l’INR dans le cadre d’un trai­te­ment sous anti­vi­ta­mine K (AVK). Néanmoins, lors du cons­tat d’un désé­qui­li­bre de l’INR, renou­vel­le­ment pen­dant quel­ques jours du dosage de l’INR ;
 pres­crip­tion d’exa­mens bio­lo­gi­ques dans le cadre d’une patho­lo­gie connue ou de symp­tô­mes évocateurs d’une patho­lo­gie : numé­ra­tion for­mule san­guine (NFS), pla­quet­tes et iono­gramme san­guin ;
 pres­crip­tion d’examen cyto­bac­té­rio­lo­gi­que des urines (ECBU) avec anti­bio­gramme si néces­saire ;
 pres­crip­tion de gly­cé­mie à jeun ou de gly­cé­mie dans un contexte d’urgence en cas de désé­qui­li­bre du dia­bète et d’hypo­gly­cé­mie ;
 pres­crip­tion de créa­ti­ni­né­mie, du dosage albu­mi­nu­rie/créa­ti­ni­nu­rie sur échantillon et HbA1c uni­que­ment pour les patients dia­bé­ti­ques connus et si ces exa­mens n’ont pas déjà été pres­crits dans les trois der­niers mois.

Cette évolution est loin d’être ano­dine. Elle permet d’anti­ci­per cer­tai­nes situa­tions, d’accé­lé­rer les prises en charge et d’éviter des consul­ta­tions uni­que­ment admi­nis­tra­ti­ves.

Le patient gagne du temps.

Le méde­cin retrouve du temps médi­cal pour les situa­tions com­plexes.

L’infir­mier exerce plei­ne­ment les com­pé­ten­ces qui lui sont reconnues.

C’est pré­ci­sé­ment l’esprit des orga­ni­sa­tions moder­nes des soins recom­man­dées par l’Organisation mon­diale de la santé : confier chaque acti­vité au pro­fes­sion­nel le plus com­pé­tent pour la réa­li­ser, au bon moment et au bon endroit.

Une autonomie réelle... mais encadrée

Le texte reste tou­te­fois pru­dent. Plusieurs limi­ta­tions ont été intro­dui­tes par rap­port aux pro­jets ini­tiaux :
 La radio­gra­phie tho­ra­ci­que dis­pa­raît.
 La pres­crip­tion ini­tiale des pan­se­ments est limi­tée à sept jours.
 Les anti­sep­ti­ques sont réser­vés à cer­tai­nes situa­tions très pré­ci­ses.
 Les anti­bio­ti­ques locaux demeu­rent exclus.

Ces choix limi­tent encore cer­tai­nes pos­si­bi­li­tés de flui­di­fi­ca­tion du par­cours des patients.

L’arrêté auto­rise la pres­crip­tion d’un bilan bio­lo­gi­que com­pre­nant le cho­les­té­rol, les tri­gly­cé­ri­des et la gly­cé­mie à jeun pour évaluer les fac­teurs de risque car­dio­vas­cu­laire... mais uni­que­ment dans le cadre d’un accom­pa­gne­ment au sevrage taba­gi­que. Pourquoi réser­ver cette pos­si­bi­lité à une seule situa­tion cli­ni­que alors que les fac­teurs de risque car­dio­vas­cu­laire concer­nent également l’obé­sité, le dia­bète, l’hyper­ten­sion arté­rielle, la séden­ta­rité, les anté­cé­dents fami­liaux ou encore cer­tai­nes situa­tions de pré­ca­rité ?

"L’infir­mier est pré­ci­sé­ment formé à repé­rer ces ris­ques lors de ses consul­ta­tions, qu’elles relè­vent de la pré­ven­tion, du suivi des mala­dies chro­ni­ques ou de l’éducation à la santé. Étendre cette pos­si­bi­lité à l’ensem­ble des consul­ta­tions infir­miè­res de pré­ven­tion aurait plei­ne­ment répondu à l’objec­tif affi­ché de la réforme : inter­ve­nir plus pré­co­ce­ment, pré­ve­nir les com­pli­ca­tions et flui­di­fier le par­cours des patients, sans atten­dre l’appa­ri­tion d’une mala­die ou d’un événement car­dio­vas­cu­laire." ana­lyse Thierry Amouroux, le porte-parole du Syndicat National des Professionnels Infirmiers SNPI.

"Cette limi­ta­tion paraît d’autant plus para­doxale que la loi a pré­ci­sé­ment ren­forcé le rôle des infir­miè­res en matière de pré­ven­tion et de pro­mo­tion de la santé. La pré­ven­tion car­dio­vas­cu­laire ne se résume pas au tabac. Elle repose sur une appro­che glo­bale des fac­teurs de risque, confor­mé­ment aux recom­man­da­tions natio­na­les et inter­na­tio­na­les. Autoriser ce bilan uni­que­ment lors d’un sevrage taba­gi­que revient à res­trein­dre inu­ti­le­ment un outil de pré­ven­tion qui pour­rait béné­fi­cier à un nombre bien plus impor­tant de patients. Il est pro­ba­ble que cette dis­po­si­tion fasse partie des évolutions qui devront être réé­va­luées à la lumière des pre­miers retours d’expé­rience de la réforme."

Ce qu’il reste à construire

Cette réforme ne pro­duira plei­ne­ment ses effets que si plu­sieurs évolutions l’accom­pa­gnent, en par­ti­cu­lier concer­nant les outils numé­ri­ques.

La pres­crip­tion infir­mière devra être plei­ne­ment inté­grée dans les logi­ciels métiers, le dos­sier médi­cal par­tagé et les mes­sa­ge­ries sécu­ri­sées afin d’assu­rer une coor­di­na­tion fluide avec l’ensem­ble des pro­fes­sion­nels.

Enfin, il sera néces­saire d’évaluer rapi­de­ment l’impact de ces nou­vel­les com­pé­ten­ces sur les délais d’accès aux soins, les pas­sa­ges aux urgen­ces, la satis­fac­tion des patients et la qua­lité des par­cours.

Une réforme de cette ampleur doit s’accom­pa­gner d’indi­ca­teurs objec­tifs per­met­tant d’en mesu­rer les béné­fi­ces.

Une réforme qui dépasse la seule profession infirmière

Ces deux arrê­tés ne doi­vent pas être ana­ly­sés comme une reven­di­ca­tion cor­po­ra­tiste. Ils répon­dent à une réa­lité démo­gra­phi­que : vieillis­se­ment de la popu­la­tion, aug­men­ta­tion des mala­dies chro­ni­ques, ten­sions sur les res­sour­ces médi­ca­les, dif­fi­cultés d’accès aux soins dans de nom­breux ter­ri­toi­res.

Face à ces défis, notre sys­tème de santé ne pourra répon­dre dura­ble­ment aux besoins de la popu­la­tion qu’en mobi­li­sant plei­ne­ment les com­pé­ten­ces de chaque pro­fes­sion.

Les infir­miè­res repré­sen­tent plus de 640 000 pro­fes­sion­nels pré­sents quo­ti­dien­ne­ment au plus près des patients.

Reconnaître leur auto­no­mie cli­ni­que, leur capa­cité de consul­ta­tion et leur droit de pres­crip­tion n’est pas une fin en soi. C’est un moyen d’amé­lio­rer l’accès aux soins, de ren­for­cer la pré­ven­tion, de mieux accom­pa­gner les mala­dies chro­ni­ques, de sécu­ri­ser les par­cours et de rendre notre sys­tème de santé plus réac­tif.

La réforme publiée aujourd’hui cons­ti­tue donc une avan­cée majeure. Elle ne clôt pas le débat. Elle ouvre une nou­velle étape.

Il appar­tient désor­mais aux pou­voirs publics, aux par­te­nai­res conven­tion­nels, aux établissements, aux pro­fes­sion­nels et aux uni­ver­si­tés de trans­for­mer ces avan­cées régle­men­tai­res en béné­fi­ces concrets pour les patients.

C’est à cette condi­tion que cette réforme pro­duira plei­ne­ment les effets atten­dus : un accès aux soins plus rapide, des par­cours plus flui­des et une meilleure uti­li­sa­tion des com­pé­ten­ces de l’ensem­ble des pro­fes­sion­nels de santé.

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