Ethique clinique, Relation soignant soigné

DĂ©rive au CHU Saint Louis : quand le sĂ©curitaire bouscule l’Ă©thique

Au nom de la "sĂ©curisation", la direction veut gĂ©nĂ©raliser le bracelet d’indentification aux malades capables de dĂ©cliner leur identitĂ©. Cette attitude a Ă©tĂ© dĂ©noncĂ©e le 7 dĂ©cembre 2007 lors des 4èmes Rencontres de la SantĂ© d’Aix en Provence, dont le thème Ă©tait "Le champ de la santĂ© exige-t-il une nouvelle Ă©thique ?" DĂ©jĂ  en 2000, la Direction GĂ©nĂ©rale de l’AP-HP avait du retirer un tel projet, suite aux rĂ©actions des infirmières qui refusaient de mettre une Ă©tiquette avec numĂ©ro et code barre au poignet des personnes hospitalisĂ©es, et Ă  la condamnation des groupes de rĂ©flexion de l’Espace Ethique AP-HP "Soin citoyen" et "Soignants et Ă©thique au quotidien". Pour agir, nous vous invitons Ă  signer la pĂ©tition en tĂ©lĂ©chargement.

23 février 2008

L’hĂ´pital Saint Louis de l’AP-HP souhaite gĂ©nĂ©raliser l’identification des malades par des bracelets d’identitĂ©. Le motif invoquĂ© est la sĂ©curitĂ©, la durĂ©e moyenne de sĂ©jour diminuant, tandis que le temps de prĂ©sence d’un mĂŞme soignant auprès d’un malade risque de diminuer avec la mutualisation des ressources humaines au niveau des pĂ´les (dĂ©placement d’agents d’autres services pour rĂ©pondre Ă  la pĂ©nurie d’infirmières).

Alors que l’on parle d’humanisation des hĂ´pitaux, du droit des malades, de la dignitĂ© des personnes hospitalisĂ©es, nous sommes particulièrement choquĂ©s par un tel projet. Certes, cela peut ĂŞtre acceptable, au cas par cas, pour des personnes incapables de dĂ©cliner leur identitĂ© (nourrissons, dĂ©ments), sachant qu’il ne peut y avoir de catĂ©gorie particulière (une personne sĂ©nile ou un malade mental qui connait son nom n’a pas Ă  subir ce genre d’humiliation), mais que des dĂ©cisions d’Ă©quipe sur une personne donnĂ©e.

Le cas des malades devant avoir une anesthĂ©sie gĂ©nĂ©rale, ou Ă©tant dans le coma, devrait se rĂ©soudre par une organisation correcte du service, mais cela peut contribuer Ă  rassurer un futur opĂ©rĂ© le temps de l’opĂ©ration, Ă  condition que le bracelet ne lui soit pas imposĂ©.

Par contre, lorsqu’une personne hospitalisĂ©e est capable de dĂ©cliner son identitĂ©, lui demander de "s’Ă©tiqueter" revient Ă  la nier en tant que personne, Ă  lui faire quitter sa qualitĂ© de "sujet, objet de soins", pour en faire un "objet des soins". Agir ainsi pose de rĂ©els problèmes Ă©thiques, et va Ă  l’encontre de la dĂ©marche soignante.

Un bracelet d’identification n’est pas un objet neutre, car il renvoi Ă  l’imaginaire du marquage, variable selon l’histoire personnelle :
- le bracelet du prisonnier ou du dĂ©linquant sexuel, renforcĂ© par le fait que l’hĂ´pital comporte lui aussi des caractĂ©ristiques d’enfermement et de soumission Ă  un personnel en uniforme (ne dit on pas toujours la surveillante en parlant du cadre infirmier ?). Une personne a ainsi demandĂ© Ă  l’infirmière si on l’obligeait Ă  porter ce bracelet parce qu’elle Ă©tait sĂ©ropositive.
- la chosification, renforcĂ©e par le fait que l’Ă©tiquette informatisĂ©e collĂ©e sur le bracelet comporte un numĂ©ro d’identification et un code barre. Lors d’une rĂ©union d’information dans la cafĂ©tĂ©ria de Saint Louis, le cadre supĂ©rieur chargĂ© du projet a mĂŞme indiquĂ© qu’Ă  terme on passerait le lecteur de code barre sur la poche de sang ou de chimiothĂ©rapie, puis sur le bras du malade afin de lire l’Ă©tiquette du bracelet pour vĂ©rifier la compatibilitĂ© ! Peut on imaginer que traiter ainsi une personne hospitalisĂ©e comme un objet de consommation ne modifie pas la relation soignant /soignĂ© ?
- l’animalisation, un malade ayant ainsi indiquĂ© Ă  l’infirmière qu’il n’Ă©tait pas un chien, et qu’il Ă©tait hors de question qu’on lui mette un collier avec son nom. Ce n’est qu’une anecdote, mais pour l’infirmière qui rencontrait ce patient pour la première fois, cela a altĂ©rĂ© durablement le rapport de confiance, car une gĂŞne s’Ă©tait installĂ©e entre eux.
- le marquage des camps de concentration, particulièrement sensible, dans la mesure oĂą l’hĂ´pital Saint Louis se trouve entre Belleville et le Sentier.

Une jeune infirmière ne se posait pas de problème par rapport au bracelet : elle appliquait la consigne de la direction. Jusqu’au jour oĂą le vieil homme hospitalisĂ© Ă  qui elle demandait de mettre ce bracelet, avec son Ă©tiquette Ă  code barre, l’a regardĂ©, Ă  remontĂ© sa manche, et lui a dit « Mademoiselle, je n’ai pas besoin de votre bracelet, j’ai dĂ©jĂ  un numĂ©ro d’identification de tatouĂ© ». Face Ă  cet ancien dĂ©portĂ©, elle a vĂ©cu un grand moment de solitude. Elle n’a jamais pu reprendre en charge ce patient, car quelque chose Ă©tait brisĂ© dans la relation soignant/soignĂ©. Et pour elle, ce bracelet n’est plus une simple procĂ©dure de sĂ©curisation.

A travers ce cas concret d’ethique clinique, chacun peut constater que la technique modifie la relation de soins. MĂŞme en dehors de l’aspect stigmatisant, le bracelet induit un rapport de docilitĂ©, de contrĂ´le, de soumission, qui va Ă  l’encontre des valeurs du soin. En mettant un bracelet, un patient ne peut plus ĂŞtre dans un rapport Ă©galitaire avec le soignant.

Qui plus est, c’est l’infirmière que l’on instrumente pour imposer ce bracelet, alors qu’au contraire l’infirmière est lĂ  pour dĂ©fendre la valeur et la dignitĂ© humaine du malade au sein de l’univers hospitalier, en rappelant qu’il est en lui-mĂŞme une fin, c’est-Ă -dire une personne que l’on doit respecter, et non une simple chose (organe, pathologie), dont on peut disposer. De part sa vision globale et ses capacitĂ©s relationnelles, l’infirmière permet au malade de conserver son humanitĂ©. Il est donc particulièrement cynique de la part de la technostructure d’utiliser les infirmières pour ses basses oeuvres, plutĂ´t que le service des admissions !

Or si l’on gĂ©nĂ©ralise le bracelet aux malades capables de dĂ©cliner leur identitĂ©, c’est bien pour s’y assurer de l’identitĂ© de la personne hospitalisĂ©e : seule l’Ă©tiquette fait foi. Chaque soignant la rencontrant pour la première fois afin d’accomplir un acte, devrait donc vĂ©rifier son identitĂ© sur le bracelet, pour justifier l’utilitĂ© de celui-ci. Un peu comme le policier qui vous demande vos papiers, car il ne peut se contenter de vos paroles.

ContrĂ´ler son identitĂ© pour ne pas lui donner le traitement du voisin. Ce qui sous entend que, jusque lĂ , la sĂ©curitĂ© Ă©tait moins assurĂ©e. Et que l’on ne peut garantir une mĂŞme qualitĂ© de soins Ă  la personne hospitalisĂ©e qui refuserait de porter ce bracelet. VoilĂ  un autre problème Ă©thique, qui montre que le choix de refuserdemeure thĂ©orique, vu la pression psychologique exercĂ©e sur une personne fragilisĂ©e par la maladie.

L’infirmière doit avoir un rĂ´le de rĂ©vĂ©lateur, c’est-Ă -dire d’essayer de mettre en Ă©vidence aux yeux des divers acteurs de l’hĂ´pital, aux yeux des personnes soignĂ©es, aux yeux de la population, toutes les contradictions, les insuffisances, les incohĂ©rences du système, qui nous empĂŞchent de remplir au mieux la fonction qui nous est assignĂ©e.

Si l’on ne redonne pas du sens dans l’univers de routine et technicitĂ© que constitue un CHU, un patient peut devenir un assemblage d’organes variĂ©s, objet d’analyses et de traitements menĂ©s par des Ă©quipes distinctes, extrĂŞmement spĂ©cialisĂ©es et communiquant entre elles par beeper et courriers mĂ©dicaux. Le patient peut avoir l’impression d’ĂŞtre rĂ©duit Ă  un « emballage » que les diffĂ©rents services se renvoient pour complĂ©ter la reprĂ©sentation d’une maladie Ă  identifier et d’une thĂ©rapie Ă  dĂ©finir.

Soigner, c’est libĂ©rer, c’est faire renaĂ®tre, et retrouver l’espĂ©rance. C’est aider celui qui souffre Ă  sortir de son isolement, Ă  bâtir un projet de vie compatible avec son Ă©tat. C’est refuser une relation infantilisante et paternaliste, en aidant l’autre Ă  redevenir adulte. C’est offrir des choix et tenter de les faire accepter.

Le soignant ne bĂ©nĂ©ficie malheureusement pas encore de la formation universitaire qu’il rĂ©clame pourtant depuis des annĂ©es. Il est loin de possĂ©der les connaissances et les capacitĂ©s d’analyse des philosophes. Mais de par sa fonction première (rappeler l’humanitĂ© de la personne, sa prĂ©sence et son ouverture au monde) et son vĂ©cu quotidien en confrontation avec la maladie et la mort (ce qui l’amène chaque jour Ă  affronter des questions existentielles), il incarne une philosophie en action. Le philosophe est un penseur, le soignant est un acteur de la philosophie.

Pour lire le texte rĂ©digĂ© par les groupes de rĂ©flexion de l’Espace Ethique AP-HP "Soin citoyen" et "Soignants et Ă©thique au quotidien", lorsqu’ils se sont opposĂ©s Ă  un projet d’identification des malades par des bracelets d’identitĂ© en 2000 : cliquer ici

Pour agir, nous vous invitons à signer la pétition en téléchargement.

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