Conditions de travail

Série noire chez les infirmières : le point de rupture est atteint

13 mai 2011

En 2009, notre profession a fait la une de l’actualité, avec la mort d’un enfant de trois ans la nuit de Noël 2008 (erreur de produit) et celle d’un bébé de six mois lors du Jour de l’An 2009 (erreur de débit). De nouveau au mois d’août 2009 les médias traitent des affaires de Mérignac (erreur de patient) et du Havre (mort de prématurés). Cruelle façon pour le public de réaliser le très haut niveau de responsabilités qu’ont chaque jour les 500.000 infirmières qui exercent en France. Il convient de comprendre les raisons profondes du malaise.

Comment de telles erreurs peuvent elles arriver ?

Chaque jour, à chaque geste, chaque infirmière vit avec cette épée de Damoclès au dessus de la tête. Nous sommes des êtres humains, et l’erreur est humaine. Nous exerçons une profession à haut risque, et nous portons la plus grande responsabilité qui soit : celle de la vie d’autrui.

Or, le manque de personnel, de moyens, de repos et d’un cadre de travail correct peut devenir source d’erreur de la part de n’importe quel soignant. L’infirmière est sans cesse sur le qui-vive, parce qu’à coté des soins à faire, il faut répondre au téléphone, aux patients, aux familles, prendre des rendez-vous, chercher les résultats d’examens, brancarder, commander du matériel, aller chercher des médicaments à la pharmacie, demander au service technique de faire une intervention, envoyer du matériel en maintenance ou réparation, etc.

Les conditions de travail à l’hôpital se sont considérablement dégradées car les hôpitaux doivent faire des économies, alors on rogne sur tout, et de nombreux postes sont supprimés, les premières années chez les administratifs et les techniques, maintenant chez les soignants.

"Avec la tarification à l’activité, il faut faire du chiffre, il faut enchainer les soins. Le métier a toujours été très dur, physiquement, psychologiquement. Aujourd’hui, la logique du rendement prime sur l’aspect humain. Mais on ne peut pas tout quantifier, la durée de la toilette, le temps technique d’une injection, ça ne se passe pas comme ça. On frappe à la porte, on dit bonjour, on parle avec le patient, on l’écoute, on l’accompagne, on répond à ses questions, ses inquiétudes, etc."

"Un des problèmes de la profession infirmière, c’est la distance entre ce que nous sommes, et ce que l’on nous demande de faire au quotidien. Il faut cesser de nous demander d’enchaîner les actes de soins, au profit du sens qui motive ces soins : l’infirmière a besoin de penser son action, et non d’être une simple exécutante d’actes techniques. Une infirmière hospitalière n’est pas une technicienne spécialisée dans une usine à soins !" précise Thierry Amouroux, le Secrétaire Général du SNPI.

La charge de travail en milieu hospitalier a beaucoup augmenté ces dernières années. Paradoxalement, cela est lié à une avancée. Avec le développement des soins à domicile, des hôpitaux de jour, les patients qui sont hospitalisés le sont pour des raisons plus graves, donc ils nécessitent davantage d’attention. Et la durée moyenne de séjour a diminuée, ce qui concentre d’autant les soins à réaliser. Mais il y a de moins en moins de personnels infirmiers au lit des patients, donc les infirmières travaillent toujours plus, dans de moins bonnes conditions.

Le poids des heures supplémentaires et des repos non récupérés

Sur une année, on estime à 14 jours le temps d’heures supplémentaires non-payées mais reconnues, c’est-à-dire effectuées à la demande de l’administration. Demande que les infirmières ne peuvent pas refuser, puisqu’il faut bien qu’il y ait quelqu’un pour s’occuper des patients.

Ce à quoi il faut ajouter les heures supplémentaires non-reconnues, au moins une demi-heure en plus par jour. Sur le papier, les infirmières sont aux 35 heures. Mais comme elles travaillent en flux tendu et en sous-effectif, elles sont obligées de rester un peu plus à la fin de leur service pour ne pas alourdir encore la charge de l’équipe qui prend le relais.

Les infirmières sont épuisées, on leur demande de venir travailler sur leurs repos pour remplacer des collègues en arrêt maladie, de modifier régulièrement leur planning, etc. Le risque d’erreur est d’autant majoré.

Le manque de reconnaissance

L’absence de reconnaissance sociale : l’infirmière est souvent vue comme une exécutante, alors qu’elle est au coeur du système. C’est la seule professionnelle présente au lit du patient 24h sur 24, 7 jour sur 7, mais à l’hôpital, elle est rarement consultée. Et dans la société civile, les infirmières sont exaspérées d’être les éternelles oubliées : lors d’un débat sur la santé, les médias font intervenir un médecin, un directeur d’hôpital, un économiste, un sociologue, un politique, etc., rarement une infirmière ! En tant que professionnelles, les infirmières doivent pouvoir exprimer leur vision de la politique de santé, et prendre position sur les questions relatives aux soins, et à la promotion de la santé.

La faible reconnaissance salariale : il y a une évidente incohérence entre la responsabilité du soignant, son niveau de compétence, et son salaire. L’évolution salariale entre la débutante et l’IDE en fin de carrière est de seulement 800 euros !

Le manque de reconnaissance des contraintes : les infirmières travaillent un week-end sur deux, mais la prime est de 45 euros seulement, alors que dans de nombreux métiers, le salaire du dimanche est doublé. De même pour le travail de nuit : la prime est d’un euro en plus de l’heure, c’est dérisoire. On ne demande pas l’aumône, mais la reconnaissance des conditions de travail du personnel infirmier.

Il faut savoir que l’espérance de vie d’une infirmière qui a fait toute sa carrière en milieu hospitalier est inférieure de sept ans à la moyenne des autres femmes. La pénibilité du travail n’est pas assez prise en compte : accidents du travail, stress, épuisement professionnel, mise en invalidité pour lombalgies (efforts de soulèvement et de « manutention » de malades impotents ou alités)

Beaucoup d’infirmiers changent de métier par manque de reconnaissance

Face à cela, de plus en plus de jeunes diplômés changent rapidement de métier : c’est-à-dire, que pendant trois ans, on forme des gens qui ne vont travailler que quelques années. C’est complètement contre-productif. Et c’est pour cela qu’il est urgent d’agir, pour restaurer l’image que les jeunes ont de la profession.

D’autant que nous allons être très rapidement confrontés à un problème d’effectifs et de transmission des savoirs. 55% des infirmiers en milieu hospitalier vont partir à la retraite d’ici 2020, et les 45% restant sont pour la plupart de jeunes diplômés. Traditionnellement, les anciens épaulent les nouveaux, il y a une transmission des acquis de l’expérience, mais la relève n’est plus assurée. "Les nouvelles diplômées restent quelques années à l’hôpital puis se reconvertissent ailleurs pour avoir de meilleures conditions de travail, généralement dans l’enseignement, le social ou dans les métiers liées à la petite enfance. C’est un vrai gâchis humain. " pour Thierry Amouroux.

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