Cancer : Zoladex déremboursé, le prix menace l’égalité d’accès aux traitements

Cancer : Zoladex déremboursé, le prix menace l’égalité d’accès aux traitements

8 octobre 2026

Un médi­ca­ment effi­cace. Une auto­ri­sa­tion tou­jours valide. Un ser­vice médi­cal rendu qui n’a pas été remis en cause. Des patients sta­bi­li­sés sous trai­te­ment. Et pour­tant, à partir du 15 décem­bre 2026, l’Assurance mala­die ne rem­bour­sera plus Zoladex, uti­lisé contre cer­tains can­cers du sein et de la pros­tate. Non pour une raison médi­cale, mais parce que son fabri­cant estime que le prix négo­cié en France n’est plus suf­fi­sant. Derrière ce cas se pose une ques­tion fon­da­men­tale : peut-on accep­ter que la capa­cité d’un patient à payer inter­vienne dans la conti­nuité d’un trai­te­ment contre le cancer ?

Un médicament utile qui ne devient pas soudainement inutile

Il faut com­men­cer par lever toute ambi­guïté. Zoladex n’est pas retiré du marché pour un pro­blème de sécu­rité. Son effi­ca­cité n’est pas remise en cause. Sa qua­lité non plus.

L’auto­ri­sa­tion de mise sur le marché reste valide. Zoladex est notam­ment indi­qué dans le trai­te­ment du cancer de la pros­tate métas­ta­ti­que, et dans le cancer du sein métas­ta­ti­que hor­mono-dépen­dant chez la femme pré­mé­no­pau­sée lorsqu’une sup­pres­sion de la fonc­tion ova­rienne est néces­saire.

Plus encore : en février 2026, la Commission de la trans­pa­rence de la Haute Autorité de santé a exa­miné le médi­ca­ment dans le contexte de la demande de radia­tion for­mu­lée par le labo­ra­toire. Elle n’a iden­ti­fié aucun élément cli­ni­que jus­ti­fiant de revoir son appré­cia­tion. En l’absence de nou­vel­les don­nées four­nies par le labo­ra­toire, elle a expli­ci­te­ment main­tenu ses conclu­sions anté­rieu­res.

Autrement dit, jusqu’au 14 décem­bre, Zoladex sera un trai­te­ment anti­can­cé­reux pris en charge à 100 %. Le 15 décem­bre, le même médi­ca­ment, pour le même patient et contre le même cancer, res­tera médi­ca­le­ment indi­qué mais ne sera plus rem­boursé. Ce qui aura changé en vingt-quatre heures ne sera ni la science, ni l’état du patient, ni le médi­ca­ment. Ce sera son finan­ce­ment.

Une radiation demandée par le laboratoire

Les arrê­tés du 30 juin 2026 pré­voient la radia­tion des pré­sen­ta­tions Zoladex 3,6 mg et 10,8 mg de la liste des médi­ca­ments rem­bour­sa­bles à comp­ter du 15 décem­bre. La radia­tion concerne également l’agré­ment aux col­lec­ti­vi­tés. Mais cette déci­sion n’est pas consé­cu­tive à une réé­va­lua­tion défa­vo­ra­ble du médi­ca­ment.

La demande vient d’AstraZeneca. Le labo­ra­toire consi­dère que le prix fran­çais ne permet plus d’assu­rer dura­ble­ment la com­mer­cia­li­sa­tion de Zoladex dans le cadre du rem­bour­se­ment. Selon les propos rap­por­tés par la presse pro­fes­sion­nelle, AstraZeneca estime que le marché fran­çais ne s’adapte pas suf­fi­sam­ment pour rester com­pé­ti­tif et attrac­tif.
https://www.20mi­nu­tes.fr/sante/4247736-20260930-inhu­main-trai­te­ment-contre-cancer-sein-pros­tate-va-bien­tot-etre-derem­bourse

Le médi­ca­ment ne dis­pa­raî­tra d’ailleurs pas des phar­ma­cies. Après le 15 décem­bre, un méde­cin pourra tou­jours le pres­crire. Un phar­ma­cien pourra tou­jours le déli­vrer. AstraZeneca conti­nuera à le com­mer­cia­li­ser. Mais le patient devra payer.

Les tarifs actuel­le­ment rem­bour­sés sont de 86 euros pour Zoladex 3,6 mg et 256 euros pour Zoladex 10,8 mg. Pour une admi­nis­tra­tion de 3,6 mg tous les 28 jours, cela repré­sente déjà plus de 1.100 euros sur treize admi­nis­tra­tions annuel­les, mais les tarifs vont explo­ser, du fait du nou­veau statut non rem­bour­sa­ble.

L’exem­ple amé­ri­cain montre jusqu’où peut conduire un sys­tème dans lequel le prix du médi­ca­ment pèse direc­te­ment sur le patient. Pendant des années, le coût de l’insu­line y est devenu emblé­ma­ti­que des dif­fi­cultés d’accès aux trai­te­ments : les Américains ont payé leur insu­line jusqu’à près de dix fois plus cher que dans d’autres pays déve­lop­pés. Des patients insuf­fi­sam­ment cou­verts ont dû consa­crer des sommes consi­dé­ra­bles à un médi­ca­ment dont ils ont pour­tant besoin pour vivre.

En can­cé­ro­lo­gie, les ordres de gran­deur sont encore plus ver­ti­gi­neux. Le prix cata­lo­gue amé­ri­cain de Keytruda, immu­no­thé­ra­pie uti­li­sée dans de nom­breux can­cers, atteint ainsi 12.517 dol­lars toutes les trois semai­nes.

Ces exem­ples ne signi­fient évidemment pas que la France serait deve­nue les États-Unis. Notre Assurance mala­die nous pro­tège pré­ci­sé­ment de cette logi­que. Mais c’est jus­te­ment pour cette raison que le cas Zoladex doit nous aler­ter. Lorsqu’un trai­te­ment anti­can­cé­reux reste médi­ca­le­ment utile, auto­risé et dis­po­ni­ble, mais cesse d’être pris en charge pour une raison économique, une fron­tière est fran­chie : le prix du médi­ca­ment peut com­men­cer à déter­mi­ner le trai­te­ment auquel une per­sonne aura réel­le­ment accès.

Voilà pour­quoi cette affaire dépasse lar­ge­ment une négo­cia­tion com­mer­ciale entre un labo­ra­toire phar­ma­ceu­ti­que et l’État. Elle devient une ques­tion de santé publi­que.

Quand le portefeuille entre dans la décision thérapeutique

Le prin­cipe de notre sys­tème d’Assurance mala­die est pré­ci­sé­ment de dis­so­cier, autant que pos­si­ble, l’accès aux soins de la capa­cité indi­vi­duelle à les finan­cer. C’est par­ti­cu­liè­re­ment essen­tiel face au cancer.

Or, à comp­ter du 15 décem­bre, deux patients pré­sen­tant une situa­tion cli­ni­que com­pa­ra­ble pour­ront faire des choix dif­fé­rents pour une raison étrangère à leur cancer. L’un pourra déci­der, avec son méde­cin, de pour­sui­vre Zoladex et payer son trai­te­ment. L’autre ne pourra pas se le per­met­tre et devra chan­ger. La dif­fé­rence ne sera pas médi­cale. Elle sera finan­cière.

Cette situa­tion est d’autant plus dif­fi­cile à com­pren­dre que nous ne par­lons pas d’un médi­ca­ment dont le ser­vice médi­cal rendu aurait été jugé insuf­fi­sant. Le sys­tème fran­çais pré­voit pré­ci­sé­ment que le rem­bour­se­ment des médi­ca­ments repose notam­ment sur leur inté­rêt médi­cal.

Ici, le para­doxe est mani­feste : l’inté­rêt thé­ra­peu­ti­que demeure, mais la soli­da­rité natio­nale dis­pa­raît. C’est une rup­ture sym­bo­li­que forte.

Car lors­que le choix entre pour­sui­vre un trai­te­ment bien toléré et en chan­ger dépend des reve­nus, ce n’est plus seu­le­ment la poli­ti­que du médi­ca­ment qui est inter­ro­gée. C’est l’égalité devant les soins.

« Il existe des alternatives » : vrai, mais insuffisant

Le gou­ver­ne­ment sou­li­gne qu’il existe des alter­na­ti­ves thé­ra­peu­ti­ques rem­bour­sées et aussi effi­ca­ces. La minis­tre char­gée de la Santé a encore défendu cette posi­tion début octo­bre.

Il existe effec­ti­ve­ment d’autres ago­nis­tes de la GnRH. La HAS iden­ti­fie notam­ment, selon les indi­ca­tions, des spé­cia­li­tés à base de leu­pro­ré­line comme alter­na­ti­ves com­pa­ra­bles ; leur ser­vice médi­cal rendu est également consi­déré comme impor­tant.

Mais l’exis­tence d’une alter­na­tive dans un tableau de médi­ca­ments ne signi­fie pas qu’elle soit stric­te­ment inter­chan­gea­ble pour chaque per­sonne. En méde­cine, nous ne trai­tons pas des moyen­nes sta­tis­ti­ques. Nous soi­gnons des per­son­nes.

Un trai­te­ment peut être effi­cace et bien toléré chez l’une, pro­vo­quer davan­tage d’effets indé­si­ra­bles chez une autre. Les for­mu­la­tions et moda­li­tés d’admi­nis­tra­tion dif­fè­rent. Certains patients ont déjà expé­ri­menté plu­sieurs trai­te­ments avant de par­ve­nir à un équilibre accep­ta­ble entre effi­ca­cité, effets indé­si­ra­bles et qua­lité de vie.

C’est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant en can­cé­ro­lo­gie, où les trai­te­ments hor­mo­naux peu­vent être admi­nis­trés pen­dant des mois ou des années. Pourquoi contrain­dre une per­sonne sta­bi­li­sée à modi­fier son trai­te­ment lorsqu’aucune raison cli­ni­que ne l’impose ?

Des patien­tes expri­ment aujourd’hui pré­ci­sé­ment cette inquié­tude. Certaines ont décou­vert le futur dérem­bour­se­ment par les réseaux sociaux ou les asso­cia­tions plutôt que dans leur par­cours de soins.

Une « perte de chance » pour les patients

Nous ne dis­po­sons pas aujourd’hui d’éléments per­met­tant d’affir­mer que rem­pla­cer Zoladex par une alter­na­tive recom­man­dée ferait perdre des chan­ces de survie à l’ensem­ble des patients concer­nés.

En revan­che, un dérem­bour­se­ment peut créer les condi­tions d’une perte de chance indi­vi­duelle s’il entraîne une inter­rup­tion du trai­te­ment, un retard dans le relais thé­ra­peu­ti­que, une alter­na­tive moins bien tolé­rée condui­sant à une mau­vaise obser­vance, ou un renon­ce­ment.

C’est là que la ques­tion de santé publi­que devient concrète. Un trai­te­ment anti­can­cé­reux ne se résume pas à sa molé­cule. Son effi­ca­cité réelle dépend également de sa conti­nuité, de sa tolé­rance et de l’adhé­sion du patient.

L’enjeu n’est donc pas de pré­ten­dre que Zoladex serait irrem­pla­ça­ble pour tous. Il est de garan­tir que per­sonne ne perde une chance en raison de son inca­pa­cité à payer le trai­te­ment qui lui convient le mieux.

Le patient ne doit pas devenir la variable d’ajustement d’une négociation économique

On peut com­pren­dre que l’État négo­cie les prix. L’Assurance mala­die doit pou­voir obte­nir des tarifs com­pa­ti­bles avec la sou­te­na­bi­lité du sys­tème. Les indus­triels doi­vent, de leur côté, pou­voir pro­duire et com­mer­cia­li­ser leurs médi­ca­ments dans des condi­tions économiquement via­bles.

Mais lors­que cette négo­cia­tion échoue, une limite devrait être intan­gi­ble : le patient ne peut pas deve­nir la varia­ble d’ajus­te­ment du désac­cord.

C’est pour­tant ce qui risque de se pro­duire. AstraZeneca consi­dère que le prix n’est plus sou­te­na­ble. Les pou­voirs publics consi­dè­rent que des alter­na­ti­ves per­met­tent d’accep­ter la radia­tion.

Entre les deux se trouve une per­sonne atteinte d’un cancer, par­fois trai­tée depuis long­temps, à laquelle il faudra expli­quer que son médi­ca­ment reste effi­cace et dis­po­ni­ble, mais que la col­lec­ti­vité ne le paiera plus.

Cette situa­tion sou­lève une ques­tion éthique simple : qui doit sup­por­ter les consé­quen­ces d’un désac­cord économique entre la puis­sance publi­que et un indus­triel ? Certainement pas le patient.

Anticiper maintenant, patient par patient

Le 15 décem­bre ne doit sur­tout pas deve­nir une date de rup­ture.

Chaque patient actuel­le­ment traité doit pou­voir béné­fi­cier, suf­fi­sam­ment tôt, d’une réé­va­lua­tion indi­vi­dua­li­sée. La ques­tion ne devrait pas être : « Par quoi allons-nous rem­pla­cer Zoladex ? » Elle devrait être : « Quelle est la meilleure solu­tion pour cette per­sonne ? »

Si une alter­na­tive rem­bour­sée est cli­ni­que­ment équivalente et bien tolé­rée, le relais pourra être réa­lisé dans de bonnes condi­tions.

Si une per­sonne a déjà mal toléré les alter­na­ti­ves, si son par­cours thé­ra­peu­ti­que est com­plexe ou si le chan­ge­ment pré­sente une dif­fi­culté par­ti­cu­lière, une réponse spé­ci­fi­que doit pou­voir être recher­chée.

Les méde­cins, phar­ma­ciens et infir­miers ont ici un rôle majeur. Les infir­miè­res sont notam­ment au contact régu­lier de patients trai­tés au long cours. Elles peu­vent repé­rer une incom­pré­hen­sion, une inquié­tude, un trai­te­ment non renou­velé ou une rup­ture annon­cée. Elles peu­vent infor­mer, véri­fier la com­pré­hen­sion, favo­ri­ser l’obser­vance et orien­ter rapi­de­ment vers le pres­crip­teur.

Faire de chaque ren­contre infir­mière une occa­sion de pré­ven­tion, c’est aussi pré­ve­nir les rup­tu­res de trai­te­ment.

Zoladex révèle un problème beaucoup plus large

L’affaire ne devrait donc pas être consi­dé­rée comme un simple épisode tari­faire. Elle pose la ques­tion de notre capa­cité col­lec­tive à garan­tir dura­ble­ment l’accès aux médi­ca­ments essen­tiels ou impor­tants, notam­ment lorsqu’ils sont anciens, que leur prix a pro­gres­si­ve­ment dimi­nué et que leur ren­ta­bi­lité devient insuf­fi­sante aux yeux de leur fabri­cant.

La France ne peut pas décou­vrir ces pro­blè­mes médi­ca­ment après médi­ca­ment. Il faut dis­po­ser d’une doc­trine claire per­met­tant d’anti­ci­per les retraits, les arrêts de com­mer­cia­li­sa­tion ou les deman­des de radia­tion lors­que ceux-ci peu­vent affec­ter la conti­nuité des soins.

Cela sup­pose davan­tage de trans­pa­rence sur les négo­cia­tions économiques, une ana­lyse préa­la­ble de l’impact pour les patients et des méca­nis­mes per­met­tant de pro­té­ger les situa­tions indi­vi­duel­les lors­que les alter­na­ti­ves théo­ri­que­ment dis­po­ni­bles ne sont pas adap­tées.

Car le débat dépasse lar­ge­ment Zoladex. Quelle maî­trise col­lec­tive conser­vons-nous sur l’accès aux trai­te­ments lors­que celui qui détient le médi­ca­ment peut déci­der que le prix négo­cié ne lui convient plus ?

Le cancer ne peut pas être soigné selon le compte bancaire

Zoladex res­tera donc auto­risé après le 15 décem­bre. Il res­tera dis­po­ni­ble. Il res­tera pres­crip­ti­ble. Son inté­rêt médi­cal n’aura pas dis­paru. Mais sa prise en charge col­lec­tive, elle, aura cessé. Cette suc­ces­sion de faits devrait suf­fire à nous aler­ter.

La France a cons­truit son sys­tème de pro­tec­tion sociale sur une idée simple : face à la mala­die, et plus encore face à une mala­die grave, les besoins de santé doi­vent primer sur les res­sour­ces finan­ciè­res indi­vi­duel­les.

L’exis­tence d’alter­na­ti­ves thé­ra­peu­ti­ques est ras­su­rante. Elle permet d’éviter que cette radia­tion se trans­forme en impasse thé­ra­peu­ti­que col­lec­tive. Mais elle ne répond pas à toute la ques­tion. Car une alter­na­tive dis­po­ni­ble pour une popu­la­tion n’est pas néces­sai­re­ment la meilleure solu­tion pour chaque per­sonne.

Nous devons donc éviter deux excès : faire croire que des mil­liers de patients seront privés de trai­te­ment contre leur cancer ; ou consi­dé­rer qu’il ne se passe rien puis­que d’autres médi­ca­ments exis­tent. Entre ces deux affir­ma­tions se trouve la réa­lité du soin : des patients sin­gu­liers, avec leur his­toire thé­ra­peu­ti­que, leur tolé­rance, leurs pré­fé­ren­ces et leur vul­né­ra­bi­lité.

Et un prin­cipe devrait demeu­rer non négo­cia­ble : aucune per­sonne atteinte d’un cancer ne devrait avoir à choi­sir entre le trai­te­ment qui lui convient et celui qu’elle a les moyens de payer.

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