Ebola en RDC : agir avec les Congolais, pas à leur place
6 septembre 2026
Plus de 6 000 cas. Plus de 3 000 morts. Une épidémie qui s’étend. Face à Ebola en République démocratique du Congo, la solidarité internationale ne peut plus se mesurer au nombre de communiqués publiés ou aux millions d’euros annoncés. Elle doit se mesurer en vies sauvées.
La République démocratique du Congo affronte aujourd’hui la plus importante épidémie d’Ebola jamais enregistrée dans le pays.
Le virus Bundibugyo circule désormais dans plusieurs provinces. Le 4 septembre, les autorités congolaises, avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Africa CDC et leurs partenaires, ont présenté un nouveau plan de réponse sur 180 jours. Au 2 septembre, 6 342 cas et 3 072 décès avaient été enregistrés. Les besoins sont estimés à 1,3 milliard de dollars pour les six prochains mois.
La France doit prendre sa part.
Pas seulement parce qu’Ebola constitue une urgence sanitaire internationale. Pas seulement parce que les épidémies nous rappellent que les virus ignorent les frontières.
Mais aussi parce que la RDC occupe une place majeure dans la francophonie mondiale. Des dizaines de millions de Congolais utilisent le français et le poids démographique de la RDC en fera plus encore demain l’un des centres de gravité de l’espace francophone. Cette proximité linguistique crée des liens. Elle crée aussi des responsabilités.
Pour le SNPI, cette solidarité est également professionnelle. Nous sommes la section française de Global Nurses United (GNU) et membre du SIDIIEF, le réseau international des infirmières et infirmiers francophones. Le SIDIIEF compte d’ailleurs en RDC des organisations et de nombreux professionnels parmi ses membres. La solidarité entre infirmières ne peut pas s’arrêter aux frontières françaises.
Aider, oui. Mais aider efficacement.
La France est déjà engagée. En juillet, 20 tonnes d’aide française ont été acheminées en Ituri, sous la coordination du Centre de crise et de soutien (CDCS) du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères : 12 tonnes de matériel de prévention et de contrôle des infections et 8 tonnes de médicaments, distribuées par Solidarités International, ALIMA et Première Urgence Internationale.
C’est utile. Mais l’ampleur prise par l’épidémie impose désormais de changer d’échelle. Si le Gouvernement décidait de mobiliser 100 millions d’euros supplémentaires au titre du Fonds d’urgence humanitaire et de stabilisation (FUHS), cette somme pourrait avoir un effet considérable à condition de respecter deux principes.
Premier principe : agir avec les Congolais, jamais à leur place.
Second principe : privilégier une aide directement opérationnelle (équipements, médicaments, services, expertise, transport, logistique et paiements directs sécurisés) plutôt que multiplier les transferts financiers insuffisamment traçables.
Il ne s’agit ni de donner des leçons à la RDC ni de nier les risques de corruption, de détournement ou de mauvaise utilisation des fonds qui existent dans les situations d’urgence. Il s’agit de construire des circuits financiers qui protègent à la fois l’aide française et ceux auxquels elle est destinée.
La souveraineté congolaise sur les choix sanitaires doit être pleinement respectée. Elle n’impose pas pour autant que chaque euro d’aide transite par une succession d’intermédiaires.
100 millions : protéger, diagnostiquer, soigner
L’objectif est de savoir ce que 100 millions permettent concrètement de changer dans les six prochains mois. Nous proposons de ventiler cette somme : aux centres de traitement et aux soins, à la protection des professionnels, aux laboratoires et au diagnostic, à la surveillance et à la recherche des contacts, à l’action communautaire, au maintien des soins courants et à la recherche. Cette répartition doit naturellement rester adaptable aux besoins exprimés par les autorités et équipes congolaises.
Car la première urgence est simple : permettre aux soignants congolais de soigner.
L’épidémie actuelle est causée par le virus Bundibugyo. Contrairement à Ebola Zaïre, il n’existe actuellement ni vaccin ni traitement spécifique pleinement approuvé contre ce virus, même si des candidats sont évalués. Le contrôle repose donc encore largement sur des fondamentaux : identifier rapidement les malades, confirmer le diagnostic, les isoler, leur apporter des soins de qualité, rechercher leurs contacts, prévenir les infections dans les structures sanitaires et travailler avec les communautés.
Cela nécessite des équipements de protection individuelle, des gants, des solutions de désinfection, de l’eau, de l’électricité, des médicaments, des solutés, de l’oxygène, des dispositifs médicaux, des moyens de communication, des véhicules et des laboratoires capables de rendre rapidement un résultat. Rien de spectaculaire. Mais c’est ainsi que l’on sauve des vies.
Protéger d’abord les soignants congolais
Pour le SNPI, ce point doit constituer une priorité française. Une infirmière contaminée, ce n’est pas seulement une professionnelle malade ou qui peut mourir. C’est aussi une compétence qui disparaît au moment où la population en a le plus besoin. C’est une équipe fragilisée. C’est parfois une structure entière qui perd la confiance de la population.
Nous proposons donc de sanctuariser 20 millions d’euros pour la protection des professionnels et la prévention des infections. Mais envoyer des cartons d’EPI ne suffit pas. Il faut garantir leur acheminement jusqu’aux établissements concernés, organiser les circuits propres et contaminés, assurer l’eau et l’assainissement, former les équipes, sécuriser l’habillage et le déshabillage et accompagner les professionnels dans la durée.
Et chaque fois qu’une expertise internationale est nécessaire, appliquons une règle simple : un expert extérieur travaille avec un professionnel congolais et lui transmet son expertise. Lorsque l’expert repart, la compétence doit rester.
Financer les professionnels congolais plutôt qu’une armée d’expatriés
La RDC dispose de médecins, d’infirmières, de techniciens de laboratoire, d’épidémiologistes, de logisticiens et d’acteurs communautaires compétents. Ce qui manque souvent, ce sont les moyens de travailler.
Pourquoi envoyer à grands frais des centaines de professionnels étrangers accomplir ce que des professionnels congolais peuvent faire ?
Utilisons plutôt une partie de l’aide pour rémunérer correctement et directement des milliers de professionnels et d’agents congolais mobilisés contre l’épidémie. Les technologies le permettent : identification des professionnels, validation de leur affectation, paiement bancaire ou mobile sécurisé, contrôle de l’activité et audit.
Un euro ainsi dépensé finance directement celui ou celle qui soigne, dépiste, recherche les contacts ou accompagne une famille. Mieux vaut financer des milliers de Congolais plutôt que des centaines d’expatriés. Agir avec les Congolais, c’est aussi reconnaître et rémunérer leur travail.
Faire du CDCS le bras logistique de la solidarité française
La France dispose pour cela d’un outil particulièrement adapté : le Centre de crise et de soutien du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Il sait coordonner une réponse humanitaire, mobiliser rapidement des opérateurs, acheminer du matériel et travailler avec les ONG et les organisations internationales. L’opération menée en juillet en RDC en apporte déjà la démonstration.
Nous proposons donc la constitution d’une task force Ebola-RDC au sein du CDCS, associant étroitement les autorités sanitaires congolaises, l’ambassade de France, le ministère français chargé de la Santé, l’OMS, Africa CDC, les opérateurs français concernés et des représentants des professionnels de santé congolais.
Pas une administration supplémentaire. Une cellule opérationnelle. Sa question quotidienne devrait être : De quoi les équipes ont-elles besoin ? Où ? Quand ? Qui peut le fournir ? Comment l’acheminer ? Comment vérifier qu’il est arrivé et qu’il est utilisé ?
La France pourrait ainsi acheter directement du fret aérien, des véhicules, du carburant, des groupes électrogènes, des équipements de laboratoire, des médicaments, des moyens de télécommunication ou des prestations logistiques.
La bataille se gagnera aussi dans les villages
Ebola ne se combat pas uniquement dans les centres hospitaliers. La confiance est une intervention de santé publique. Un malade signalé rapidement peut être isolé et soigné. Ses contacts peuvent être identifiés.
A l’inverse, une personne qui craint le système sanitaire, une famille qui cache un malade ou refuse une intervention qu’elle ne comprend pas peuvent involontairement entretenir une chaîne de transmission.
L’OMS et Africa CDC insistent donc sur l’importance de travailler avec les communautés, les professionnels locaux, les femmes, les jeunes, les responsables communautaires, les survivants et les organisations de terrain.
Il faut financer ces acteurs. Pas uniquement leur apporter des affiches conçues à plusieurs milliers de kilomètres. La population congolaise n’est pas la cible de la réponse sanitaire : elle doit en être actrice.
Ne pas laisser mourir les autres malades
Une autre erreur serait de transformer les zones touchées en un immense dispositif exclusivement consacré à Ebola. Pendant une épidémie, les femmes continuent d’accoucher. Les enfants contractent le paludisme. Les personnes diabétiques ont besoin de traitements. Les accidents, infections et urgences ne disparaissent pas.
Une partie des 100 millions doit donc permettre de maintenir les maternités, dispensaires, vaccinations, traitements du paludisme, soins pédiatriques et médicaments essentiels. Combattre Ebola en désorganisant le reste du système sanitaire serait une victoire à la Pyrrhus.
Chaque euro doit pouvoir être suivi
Enfin, solidarité ne signifie pas naïveté. Nous proposons qu’une très large majorité des financements français soit constituée d’achats directs, de prestations contrôlées, d’équipements tracés et de rémunérations directement versées aux professionnels concernés.
Les organisations congolaises doivent pouvoir accéder aux financements. Mais avec des procédures simples, des objectifs identifiés et une traçabilité adaptée.
Et la France devrait publier chaque mois un tableau de bord accessible à tous : combien d’euros engagés ? Combien réellement dépensés ? Combien de tonnes acheminées ? Combien de structures équipées ? Combien de professionnels protégés et rémunérés ? Combien de laboratoires opérationnels ?
Surtout, il faut mesurer autre chose que l’argent. Combien de temps entre les premiers symptômes et l’isolement ? Entre le prélèvement et le résultat ? Quelle proportion des contacts est effectivement suivie ? Combien de professionnels sont contaminés ? Quelle mortalité dans les centres ? Combien de décès surviennent encore dans la communauté ?
L’indicateur ultime d’une politique humanitaire n’est pas le montant annoncé. C’est son impact.
La francophonie doit aussi être une solidarité
L’épidémie congolaise nous rappelle enfin quelque chose de plus profond. La francophonie ne peut pas se limiter aux sommets, aux discours et à la célébration d’une langue commune. Elle doit aussi devenir une communauté de solidarité, de savoirs et d’action.
Les infirmières françaises et congolaises appartiennent à une même communauté professionnelle. Nous partageons des savoirs, une éthique du soin et une responsabilité envers les populations.
La France peut aujourd’hui faire davantage. Non pas en arrivant en RDC avec la prétention de sauver les Congolais. Mais en demandant aux professionnels, aux autorités et aux communautés congolaises : « De quoi avez-vous besoin pour arrêter cette épidémie ? »
Puis en mettant rapidement à leur disposition les équipements, les compétences, la logistique et les moyens nécessaires. 100 millions d’euros peuvent représenter beaucoup d’argent. Ou beaucoup de vies sauvées. Tout dépend de la manière dont nous les utilisons.
Face à Ebola, notre responsabilité est précisément celle-là : agir vite, agir avec les Congolais et faire en sorte que chaque moyen engagé produise réellement de la santé. La France doit être à la hauteur. La communauté infirmière aussi.