Fatigue des soignants : sans ratios infirmiers, aucune organisation ne tient
23 janvier 2026
Alors que la HAS publie des recommandations organisationnelles pour prévenir l’épuisement et la fatigue des soignants, une question centrale reste trop souvent évitée : peut-on vraiment réduire la fatigue sans agir sur les ratios soignants-patients ? En s’appuyant sur les données scientifiques, les alertes institutionnelles et les propositions du SNPI, cet article montre quelles mesures protègent réellement les équipes… et les patients.
La fatigue n’est pas un « inconfort » du travail hospitalier. C’est un facteur de risque. Pour la santé des soignants. Et pour la sécurité des patients. La HAS le rappelle explicitement : travail de nuit, horaires variables, postes longs, charge de travail, sous-effectif, stress… altèrent les performances cognitives et augmentent le risque d’erreur.
Mais toutes les mesures organisationnelles ne se valent pas. Certaines réduisent réellement la fatigue. D’autres la rendent juste un peu plus supportable… en laissant intacte sa cause principale : le manque de soignants au lit du patient.
Ce que recommande la HAS : utile, mais incomplet sans ratios de patients par infirmière
Dans son "Flash Sécurité Patient" intitulé « Fatigue des professionnels de santé. Préserver les soignants pour mieux soigner les patients » les recommandations organisationnelles listées par la HAS vont dans le bon sens : plannings co-construits et stables, limitation des nuits consécutives, limitation de la durée des postes, chevauchement pour transmissions, espaces de repos, réduction des nuisances.
https://www.has-sante.fr/jcms/p_3808079/fr/flash-securite-patient-fatigue-des-professionnels-de-sante-preserver-les-soignants-pour-mieux-soigner-les-patients#
Elles sont pertinentes… à une condition : ne pas les traiter comme un “kit fatigue” applicable à effectifs constants. Car dans un service sous-doté, on peut co-construire tous les plannings qu’on veut : la charge se re-déversera sur les mêmes, avec la même intensité, et la même dette de sommeil.
Les mesures réellement les plus adaptées : hiérarchie claire des leviers
1) Priorité absolue : la dotation en soignants, donc les ratios
La littérature est robuste : quand la charge de patients par infirmière augmente, l’épuisement professionnel augmente, et les signaux de sécurité se dégradent. Dès 2002, Aiken et collègues montraient déjà le lien entre ratios défavorables et burnout, avec des effets également observés sur les résultats patients.
Une méta-analyse confirme l’association entre ratios dégradés et burnout / insatisfaction / intention de quitter.
https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0029655417302658 ?
C’est ici que les propositions du SNPI sont structurantes : faire des ratios un outil de sécurité (et non un affichage), fondé sur le soin direct, et mesuré par lit ouvert / par activité, de jour comme de nuit, avec des règles qui empêchent de “remplir le ratio” en comptant des postes qui ne sont pas au lit du patient.
Le SNPI documente aussi les preuves scientifiques et la logique de sécurité des soins associée aux ratios patients/infirmière.
https://syndicat-infirmier.com/Ratios-patients-par-infirmiers-preuves-scientifiques-et-securite-des-soins.html ?
"Pourquoi c’est la mesure n°1 contre la fatigue ? Parce qu’un ratio sûr agit sur toutes les composantes de la fatigue à la fois : charge physique, charge cognitive, interruptions, stress moral, impossibilité de pauses, transmissions bâclées, renoncements au “vrai soin”. C’est le levier qui rend les autres mesures enfin applicables."
2) Réduire les postes longs (et arrêter de banaliser le 12h)
Les postes de 12 heures ne sont pas neutres. Une grande étude européenne a associé les postes ≥ 12h à davantage de burnout, davantage d’insatisfaction et une intention accrue de quitter.
https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC4577950/ ?
Le point clé n’est pas moral : c’est physiologique et organisationnel. Le 12h “passe” quand l’activité est prévisible et l’équipe suffisamment dotée. Il devient délétère quand il sert à compenser la pénurie, avec des journées sans pauses réelles, des heures supplémentaires, des fins de poste en mode dégradé.
Pour le SNPI, la mesure réellement adaptée : sortir du dogme “12h = attractivité”, et revenir à une palette de formats (8h/10h/12h) décidée par les équipes avec un garde-fou non négociable : la sécurité.
3) Protéger le travail de nuit : enchaînements limités + repos réel
La HAS recommande de réduire au minimum le nombre de nuits consécutives (idéalement pas plus de 3–4, surtout en 12h).
Ce qui marche dans la vraie vie, c’est :
– enchaînements courts (et pas de bascule brutale nuit→jour) ;
– récupération garantie (temps de repos respecté et sanctuarisé) ;
Sans espace de repos accessible, calme, équipé, la “pause” devient un mot vide. Or la HAS inscrit bien ces espaces dans les mesures attendues.
4) Rendre les transmissions faisables : du temps de chevauchement, vraiment
La transmission n’est pas un rituel administratif. C’est un acte de sécurité clinique. Et un temps fondateur de l’équipe soignante. La HAS recommande d’organiser un chevauchement suffisant entre les équipes pour permettre des transmissions de qualité. Elle a raison. Mais dans les organisations en tension, ce temps est trop souvent le premier sacrifié.
Or, c’est un temps de construction collective du sens clinique. On y partage des signaux faibles, des inquiétudes, des hypothèses, des priorités implicites. On y transmet ce qui mérite une attention particulière.
C’est aussi un temps clé pour l’accompagnement des patients. Sans ce temps, les soins deviennent plus mécaniques. Les patients ont le sentiment de “réexpliquer sans cesse la même chose”. Les équipes perdent la vision longitudinale de la personne soignée. Et la fatigue morale augmente, car les soignants ont le sentiment de mal faire leur travail.
Enfin, la transmission est un temps de cohésion d’équipe. C’est là que se construisent la confiance entre collègues, la reconnaissance du travail accompli, et une culture commune.
Pour le SNPI, la mesure réellement adaptée : un chevauchement “protégé”, inscrit dans l’organisation du travail, non annulable au fil des absences, et intégré au dimensionnement des effectifs.
5) Réduire la fatigue “environnementale” : le levier sous-estimé
Bruit, interruptions, éclairage inadapté, outils numériques lents, multiplication de mots de passe, ruptures de stock… tout cela grignote la vigilance et épuise. La HAS l’intègre, à juste titre.
Pour le SNPI, c’est un gisement de gains rapides : standardisation des chariots, circuits logistiques fiables, procédures de “zéro interruption” sur tâches à haut risque, ergonomie des postes.
La boussole SNPI : des ratios applicables, mesurables, centrés “soins directs”
L’apport le plus opérationnel du SNPI est là : rendre les ratios audités, opposables, et centrés sur les soignants de soins directs, pour éviter les ratios “théoriques” qui ne changent rien au réel. Si on veut réduire la fatigue, il faut cesser d’organiser l’hôpital comme si l’on pouvait “gérer” l’épuisement sans agir sur sa cause première.
Comment passer des recommandations à une protection réelle ?
Trois conditions de succès se dégagent :
– Transparence : publier des indicateurs simples (patients par infirmière de jour/nuit, heures sup, taux de remplacement, interruptions, absentéisme).
– Pouvoir d’agir des équipes : co-construction des cycles + droit d’alerte quand les seuils de sécurité ne sont pas tenus.
– Ratios comme standard de qualité : non pas une variable d’ajustement locale, mais une exigence nationale, outillée et contrôlée.
La HAS a raison de remettre la fatigue au centre : c’est un sujet de sécurité, pas de “bien-être” accessoire. Mais l’étape suivante est politique autant que technique : si la France veut “préserver les soignants pour mieux soigner les patients”, il faut assumer que la prévention de la fatigue commence par une règle simple : un patient ne devrait jamais payer l’épuisement de ceux qui le soignent. Et un soignant ne devrait plus avoir à choisir entre tenir le service… et se préserver.