Protocoles de coopération : l’innovation clinique coincée dans le provisoire
2 février 2026
Accélérer l’accès aux soins sans renoncer à la qualité : depuis 2019, les "protocoles de coopération" incarnent cette promesse. Autoriser, dans un cadre sécurisé, des transferts d’activités et d’actes de soins entre professions de santé pour répondre à des besoins concrets des patients et tenir compte de l’évolution des compétences. Sur le papier, l’ambition est forte. Sur le terrain, le bilan est contrasté. Utile, mais encore trop fragile pour transformer durablement le système.
Une réponse pragmatique à une impasse organisationnelle
Les protocoles de coopération sont nés d’un constat simple : le système de soins ne peut plus fonctionner comme avant. Pénuries médicales, délais incompatibles avec les besoins, territoires en tension. Face à cela, maintenir des frontières trop rigides entre professions revenait à accepter la perte de chance.
Le cadre juridique existe. Des équipes volontaires construisent un protocole. Les rôles sont définis. Les critères d’inclusion et d’exclusion sont posés. Les modalités de réorientation sont prévues. La sécurité est évaluée, notamment par la Haute Autorité de Santé.
Deux formats coexistent :
– protocoles nationaux, déployables sur tout le territoire ;
– protocoles locaux, adaptés à des contextes spécifiques.
On compte plusieurs dizaines de protocoles nationaux et plus d’une centaine de protocoles locaux. Des centaines de milliers de patients concernés chaque année. Ce n’est pas anecdotique.
Là où les protocoles fonctionnent, les patients gagnent du temps
Quand les protocoles ciblent des parcours sous tension, les effets sont nets. Ophtalmologie, suivi de maladies chroniques, soins non programmés. Dans ces situations, le bénéfice est immédiat : réduction des délais, meilleure orientation, continuité renforcée.
Les données disponibles sont claires sur un point : les signaux de sécurité sont rassurants. Les événements indésirables déclarés sont rares. Les critères d’alerte et de réadressage jouent leur rôle. Autrement dit, le transfert n’est pas synonyme de baisse de qualité. Il peut même l’améliorer, en évitant des attentes délétères.
Mais ces réussites ont un point commun : des protocoles simples, des critères cliniques clairs, avec une organisation collective solide. Dès que l’ingénierie manque, le dispositif s’essouffle. C’est là que le bât blesse.
Beaucoup de protocoles reposent sur l’engagement de quelques soignants moteurs. Ils construisent, forment, évaluent, coordonnent. Quand ces personnes partent, le protocole s’arrête.
La lourdeur administrative est régulièrement pointée. Les délais de validation. Les incertitudes de financement. La difficulté à passer du local au national. Résultat : une dispersion d’initiatives, rarement consolidées. La Haute Autorité de Santé le souligne elle-même : trop peu de protocoles locaux font l’objet d’une évaluation consolidée. Trop peu sont réellement accompagnés pour changer d’échelle. On innove. Mais on capitalise mal.
Un impact économique réel… mais limité pour l’exercice libéral
Côté infirmier libéral, les protocoles de coopération ont introduit de nouvelles modalités de rémunération, souvent forfaitaires. Dans certains cas, ils permettent de financer un temps clinique autrement invisible. Dans d’autres, la rémunération transite par une structure collective, avec redistribution interne.
Mais soyons lucides. Pour la majorité des infirmières libérales, les protocoles n’ont pas bouleversé l’équilibre économique. Ils restent un complément, rarement un socle. Leur viabilité dépend fortement : du volume d’actes, du territoire, du mode d’exercice collectif, et des règles de cumul avec les actes existants. L’incitation économique n’est pas encore à la hauteur des enjeux.
Une contribution à l’efficience… encore mal mesurée
Sur le plan théorique, les protocoles de coopération peuvent être un levier d’efficience :
– le bon soignant, au bon moment, pour le bon patient ;
– moins de consultations inutiles ;
– une orientation plus rapide vers le bon niveau de recours.
Dans les faits, l’efficience est plausible, parfois visible localement, mais insuffisamment documentée à l’échelle nationale. Les évaluations médico-économiques restent fragmentaires. Les comparaisons entre territoires sont rares. Les effets sur la qualité de vie au travail sont peu étudiés. L’Inspection générale des affaires sociales appelle d’ailleurs à une meilleure articulation entre les différents outils de transfert de compétences et à une évaluation plus rigoureuse des résultats obtenus.
Formation : le maillon faible du dispositif
Dans beaucoup de protocoles, les compétences requises sont transmises localement, via des formations « maison ». De qualité variable. Peu transférables. Peu reproductibles.
Or un protocole de coopération exige bien plus qu’un geste technique : raisonnement clinique, identification des signaux faibles, gestion du risque, coordination interprofessionnelle, traçabilité.
Le SNPI insiste sur la nécessité de capitaliser les savoirs issus des coopérations et de les transmettre en formation initiale et en DPC. Sans intégration plus systématique de ces compétences dans la formation initiale et continue, les protocoles resteront dépendants des individus, et non des organisations.
Le rôle ambigu des autorités sanitaires
Les autorités sanitaires ne sont pas absentes. Cadre juridique, avis scientifiques, instructions nationales. L’impulsion existe. Mais sur le terrain, l’implication est inégale. Certaines ARS soutiennent activement les équipes. D’autres laissent les acteurs locaux seuls face à la complexité.
Le message envoyé est parfois paradoxal :
– « Innovez », mais sans ingénierie dédiée.
– « Coopérez », mais sans financement pérenne.
– « Évaluez », sans outils communs.
À ce stade, les protocoles de coopération restent trop souvent des preuves de concept, et pas encore un véritable levier de transformation systémique.
Ce que les protocoles nous ont déjà appris
Le recul depuis 2019 permet néanmoins une certitude : le transfert d’activités et d’actes peut améliorer l’accès aux soins sans dégrader la sécurité, à condition d’être pensé comme un projet clinique et organisationnel, pas comme une simple délégation.
Les protocoles de coopération ont montré : que les équipes savent s’organiser autrement, que les patients y gagnent quand les délais reculent, et que la qualité ne dépend pas du titre, mais du cadre. Ils ont aussi révélé les limites d’un pilotage hésitant et d’un financement insuffisant.
Le chaînon manquant du décret d’actes ou d’exercice
Un protocole de coopération est, par définition, une dérogation au droit commun. Il permet d’expérimenter des transferts d’activités et d’actes de soins dans un cadre sécurisé. Il n’a pas vocation à durer indéfiniment.
La logique devrait être claire :
– Ce qui fonctionne doit être généralisé.
– Ce qui ne fonctionne pas doit être arrêté.
Après trois à cinq ans, un protocole dispose du recul nécessaire : sécurité, qualité clinique, impact sur l’accès aux soins, organisation, efficience. Si les résultats sont positifs, l’intégration au décret d’actes ou d’exercice est la suite naturelle. Elle sécurise juridiquement les soignants, harmonise les pratiques et garantit l’égalité d’accès pour les patients, quel que soit leur territoire.
À l’inverse, maintenir des protocoles performants dans un statut dérogatoire permanent pose problème. Cela fragilise les équipes, complique la formation, et envoie un message ambigu : la compétence est jugée utile, mais jamais pleinement reconnue.
Expérimenter sans décider, ce n’est pas piloter. C’est différer. Un système de soins mature doit savoir conclure : généraliser ce qui améliore durablement le service rendu aux patients, et abandonner le reste. A cet égard, on peut s’interroger sur l’intégration des protocoles nationaux aux nouveaux textes infirmiers dans le cadre de la refonte réglementaire de la profession infirmière.
L’enjeu aujourd’hui : sortir de l’expérimentation permanente
« L’expérimentation permanente est souvent le nom poli de l’indécision politique. Un protocole de coopération qui fonctionne mais n’est jamais généralisé n’est pas une prudence : c’est un renoncement. Chaque protocole efficace laissé à l’état dérogatoire crée une inégalité d’accès aux soins qui ne dit pas son nom. » alerte Thierry Amouroux, le porte-parole du Syndicat national des professionnels infirmiers SNPI.
Le sujet n’est plus de savoir s’il faut coopérer. La question est désormais : comment rendre ces coopérations robustes, évaluées et équitables sur tout le territoire. Cela suppose : une stratégie nationale lisible, des outils d’évaluation partagés, un financement cohérent, et une reconnaissance pleine des compétences mobilisées.
À défaut, les protocoles de coopération resteront ce qu’ils sont encore trop souvent : une bonne idée portée par des équipes courageuses, mais insuffisamment soutenue pour changer durablement la donne. Or les patients, eux, n’ont plus le luxe d’attendre.