Relation soignant/soignée : maltraitance ordinaire à l’hôpital

Relation soignant/soignée : maltraitance ordinaire à l'hôpital

11 octobre 2017

Analyse de nos pratiques : l’hôpital ne tient plus que par l’engagement des soignants, mais l’accompagnement des personnes hospitalisées est déjà impacté par 10 ans de plans d’économies.

Les fortes contraintes économiques imposées à l’hôpital, avec le manque de personnel, l’explosion de la charge de travail, les glissements de tâches, débouchent sur une maltraitance ordinaire. Face aux injonctions contradictoires, à l’épuisement du personnel, à la souffrance au travail, à la perte de sens, l’hôpital a atteint un point de rupture : une analyse de la relation soignant/soignée réalisée par Thierry Amouroux, Secrétaire Général du SNPI, le syndicat infirmier de la CFE-CGC.

Caractère intimiste de la relation

Traiter un malade en être humain est plus facile à envisager qu’à mettre en pratique
jour après jour. Or, c’est dans la gestion de leur vie quotidienne que les malades
sont les plus perturbés. Ils perdent en effet tout ce qui fonde habituellement leur
identité (leurs statuts sociaux conférés par leur état civil, leur profession, leur
appartenance à différents groupes), pour endosser "l’identité maladie" qui envahit
tout leur champ spatial, temporel, et relationnel.

Respecter un malade, c’est d’abord respecter son nouveau territoire, en frappant par exemple avant d’entrer dans sa chambre d’hôpital (en lui laissant par ailleurs le
temps de se préparer à cette intrusion). C’est ne pas voir deux soignants poursuivre
leur conversation privée dans la chambre, comme si la personne hospitalisée n’était
pas là. Respecter la personne malade, c’est bien respecter son intimité.

L’une des spécificités de la relation soignant/soigné est précisément son caractère
intimiste. La démarche soignante vise à réintroduire ou conserver ce qui caractérise
un malade et nous entraîne nécessairement dans une relation d’intimité. Vivre cette
relation soignante intime, c’est être introduit dans le monde de la personne malade,
être le témoin de sa nudité, assister aux manifestations de son désarroi, toucher et
manipuler ce corps qui ne se livre habituellement qu’à des mains maternelles ou
amoureuses.

Respecter l’autre, c’est alors s’efforcer d’être le dépositaire bienveillant et attentif de ses réactions et manifestations. Ce caractère d’intimité est par conséquent indissociable de la notion de respect. Ceci ne s’explique pas, ne se démontre pas.

Le véritable lieu de la discussion morale

Pouvons-nous cependant parler de respect de la personne malade, de sa liberté, de son droit de disposer d’elle-même, lorsque nous nous substituons à sa volonté pour décider à sa place de ce qui lui convient ? Lorsque nous nous dérobons pour échapper à ses interrogations. Lorsque nous décidons de sa destinée sans qu’elle puisse intervenir. Et tout cela, le plus souvent, au nom de l’organisation, de l’ordre, du règlement, etc.

Il y a dans le quotidien de nos pratiques des manières de faire, des habitudes qui ne
nous choquent même plus, et qui pourtant sont en contradiction avec notre idéal.
Que dire, par exemple, des soins qui sont dispensés systématiquement, sans se
soucier de savoir ce qu’ils signifient pour le malade (comme la pesée systématique
ou la tournée des " pouls, tension, température " trois fois par jour) ?

Pour faciliter le fonctionnement d’un service, ou l’organisation des soins, on n’hésite
pas à sacrifier le confort du malade.
Les repas du soir sont ainsi souvent servis vers
dix-huit heures, voire dix-sept heures. Dans combien de services les malades sont-ils réveillés à six heures du matin pour la prise de température ou de tension systématique, alors que les premiers médecins n’arrivent pas avant neuf heures ? Et que dire des "petites tortures" que l’on peut faire subir aux malades lors de la pose de perfusion ou de prises de sang exécutées par des mains inexpertes et maladroites d’étudiants ? Certes, il est indispensable d’initier les futures infirmières aux techniques de soins, mais jusqu’à quel point peut-on considérer le malade comme cobaye ?

Pour Paul Ricoeur, "les vrais problèmes commencent avec les exceptions et les excuses. Toutes les cultures ont été confrontées à cela : trouver quelles sont les règles pour supprimer les règles. Voilà la véritable éthique : les vrais problèmes, qui ne sont pas noirs ou blancs, pour ou contre, mais qui sont toujours dans l’entre-deux. L’entre-deux est le véritable lieu de la discussion morale".

La relation soignant-soigné c’est donner du sens

Le respect de la volonté d’un malade peut être parfois bafoué du fait du manque de
personnel
 : celui que l’on fait attendre pour avoir le bassin, ou pour être recouché
alors qu’il est fatigué par des heures de fauteuil. La personne âgée que l’on amène
de force dans la salle de restaurant alors qu’elle ne veut pas prendre son repas avec
les autres ce jour-là, etc. Pourtant, même lorsque l’on ne dispose pas toujours des
moyens nécessaires, on peut toujours rendre les choses plus supportables : c’est
dans la détresse que l’on est le plus sensible au poids d’un mot, d’une intonation,
d’un regard, d’un sourire, d’un silence, d’une main sur la main.

Un soignant doit donner du sens à un acte technique afin de le rendre acceptable
pour le malade.
C’est toute la différence entre l’acte réalisé sur le corps objet, et le
sens qu’il peut prendre pour la personne soignée au travers de son corps sujet.
Ainsi, la toilette ne consiste pas seulement à rendre le malade propre, mais à lui
apporter soin et bien-être, en essayant que cette toilette prenne du sens pour elle, dans la vie qui est la sienne. En effet, nombre de malades ont tendance à moins se
laver, à ne pas s’habiller, à se négliger à l’hôpital, non qu’ils n’en aient plus les
capacités physiques, mais parce que cela n’a plus de sens à leurs yeux.

Alors que certains les opposent, il faut considérer que faire des soins et prendre soin sont des notions complémentaires. L’habileté technique est un préalable indispensable, car on ne peut entrer en relation qu’avec quelqu’un envers qui l’on a confiance, mais la prestation infirmière est surtout présence et écoute authentique.
L’infirmier ou l’infirmière, debout et dans un uniforme blanc, est là avant tout pour rappeler à la personne, allongée et affaiblie, que cette différence ne lui retire pas sa
citoyenneté, qu’il est avant tout un être humain, reconnu comme tel. L’accompagnement véritable consiste à faire un bout de chemin avec le malade, aller
à sa rencontre sur le chemin qui est le sien.

Le soignant est un acteur de la philosophie

Soigner, c’est libérer, c’est faire renaître, et retrouver l’espérance. C’est aider celui qui
souffre à sortir de son isolement, à bâtir un projet de vie compatible avec son état.
C’est refuser une relation infantilisante et paternaliste, en aidant l’autre à redevenir adulte. C’est offrir des choix et tenter de les faire accepter.

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