Soigner ou attendre : combien de temps encore allons-nous accepter l’écart entre le terrain et les textes ?
29 mars 2026
Un patient en rétention urinaire. Une douleur aiguë. Une urgence simple… mais bloquée par un cadre réglementaire inadapté. Voilà la réalité que rappelle le communiqué ci-dessous.
Sur le terrain, les infirmières agissent. Elles évaluent, décident, interviennent. Parce que l’urgence ne se négocie pas. Parce que l’absence médicale n’est pas une abstraction, mais une situation quotidienne.
Pourtant, le projet d’arrêté sur les actes et soins infirmiers persiste à ignorer cette réalité.
Exemple de point de rupture : le sondage vésical chez l’homme. Ne pas permettre aux infirmières un geste qu’elles réalisent déjà, pour lequel elles sont formées, revient à créer une insécurité juridique inutile. Pire : cela place les soignants face à un dilemme éthique. Agir hors cadre ou ne pas agir au détriment du patient. Dans les deux cas, le système échoue.
Autre point d’alerte : la consultation infirmière libérale.
Présentée comme une avancée, elle risque d’être enfermée dans un périmètre étroit, dépendant de négociations conventionnelles. Or une compétence ne se négocie pas. Elle se reconnaît.
Limiter la consultation infirmière à quelques situations ciblées, c’est passer à côté de son potentiel réel : suivi des maladies chroniques, prévention, maintien à domicile. Autant de leviers pourtant identifiés par la Haute Autorité de Santé et l’Organisation mondiale de la santé comme essentiels pour répondre aux tensions actuelles.
Le fond du problème est là. Nous continuons à produire des textes qui décrivent un système qui n’existe plus. Un système où le médecin est toujours disponible. Où les parcours sont fluides. Où les besoins sont simples. Ce système a disparu.
Les infirmières, elles, sont déjà dans le système de demain. Elles assurent la continuité, préviennent les complications, orientent les patients. Elles sont au cœur du premier recours réel.
Le futur "arrêté relatif aux actes et soins infirmiers" ne doit pas être un retour en arrière. Il doit sécuriser ce qui fonctionne déjà. Clarifier les responsabilités. Et surtout, reconnaître pleinement la capacité clinique de la profession infirmière.
Car derrière chaque ligne réglementaire, il y a une conséquence concrète : un délai, une douleur, une perte de chance. La question est simple. Voulons-nous enfin un cadre qui protège les patients… ou un cadre qui protège des habitudes dépassées ?
Texte du communiqué :
Projet d’arrêté relatif aux actes et soins infirmiers : points de vigilance
Dans le cadre des travaux en cours relatifs au futur arrêté encadrant les actes et soins réalisés
par les infirmiers, nous souhaitons attirer l’attention du Ministère de la Santé sur deux points
majeurs soulevant des interrogations importantes au regard des réalités de terrain et des
enjeux actuels du système de santé.
1. Premier sondage vésical chez l’homme en cas de rétention : un cadre en décalage avec les pratiques
Le positionnement envisagé concernant le premier sondage vésical chez l’homme en cas de
rétention, interdisant à l’infirmier de réaliser cet acte, apparaît en décalage avec les pratiques
professionnelles observées depuis de nombreuses années.
Sur le terrain :
Cet acte est régulièrement réalisé par les infirmiers
Les professionnels sont formés et compétents pour le pratiquer
Dans de nombreuses situations, l’absence de disponibilité médicale ou la perte de maîtrise
technique de cet acte par certains médecins conduit à solliciter les infirmiers afin d’assurer
la continuité des soins
Une enquête menée en 2012 dans les secteurs hospitalier et privé montrait que 80 % des
infirmiers confrontés au sondage vésical avaient déjà réalisé un premier sondage chez
l’homme lors d’une rétention urinaire.
Dans ce contexte, le maintien d’un cadre interdisant la réalisation de cet acte par les infirmiers
crée une zone d’insécurité juridique et place les professionnels face à une alternative
problématique :
– intervenir pour répondre à une urgence clinique, au risque d’être hors cadre réglementaire
– ou s’abstenir, au risque d’altérer la qualité et la rapidité de la prise en charge
Cette situation peut conduire à une perte de chance pour les patients.
Une clarification du cadre, notamment via une réalisation sur prescription médicale avec un
encadrement adapté, apparaît nécessaire afin de sécuriser les pratiques existantes.
2. Consultations infirmières libérales : un périmètre potentiellement restreint
Le développement des consultations infirmières constitue une évolution structurante pour le
système de santé.
Toutefois, le projet d’arrêté semble conditionner leur mise en œuvre, pour les infirmiers libéraux,
à un cadre défini par la convention entre la CNAM et les organisations représentatives.
Cette orientation appelle plusieurs observations :
La convention a vocation à définir les modalités de prise en charge et de financement, et
non le périmètre des compétences professionnelles
Elle introduit un risque de restriction du champ d’exercice des infirmiers libéraux
Elle pourrait créer un déséquilibre entre exercice hospitalier et exercice libéral
À ce jour, les négociations concernant les futures consultations infirmières libérales prises en
charge apparaissent limitées à un nombre restreint de situations (patients insulinotraités, suivi
post « bilan prévention », plaies).
Une telle limitation semble en décalage avec les besoins actuels du système de santé,
notamment en matière de :
– suivi des maladies chroniques
– prévention
– maintien à domicile
Pour rappel, la consultation infirmière comprend notamment le triptyque : diagnostic infirmier,
prescription et orientation. Elle est en accès direct. Le développement des consultations
infirmières constitue un levier reconnu pour améliorer le parcours de soins et réduire les
hospitalisations évitables
Conclusion
Ces deux points illustrent la nécessité d’un cadre réglementaire :
– en cohérence avec les pratiques professionnelles
– adapté aux réalités du terrain
– aligné avec les enjeux d’accès aux soins et de qualité des prises en charge
Nous appelons à une vigilance particulière sur ces éléments afin que le futur arrêté puisse
pleinement contribuer à une organisation des soins plus efficiente et sécurisée.
Signataires
Vincent Lautard, infirmier et juriste en droit de la santé, directeur dans le secteur de la
santé et de la formation
Gilberte Hue, présidente du CIF (Collège Infirmier Français)
Thierry Amouroux, porte-parole du SNPI (Syndicat National des Professionnels Infirmiers)
Gaëlle Cannat, présidente du CILEC (Collectif Infirmiers Libéraux en Colère)
Grégory Caumes, juriste et expert en politique de sant